Ulysse venait de rentrer dans sa patrie d’Ithaque après vingt ans d’absence. Habillé en mendiant pour ne pas se faire reconnaître, il s’approchait du palais où demeurait son épouse Pénélope, convoitée par un certain nombre de « prétendants » qui voulaient la prendre pour femme et s’emparer du trône – car ils étaient persuadés que le héros était mort. Or voici qu’au seuil de la maison « un chien couché leva la tête et les oreilles » :
 
 « C’était Argos, le chien que le vaillant Ulysse achevait d’élever, quand il fallut partir vers la sainte Ilion, sans en avoir joui. Avec les jeunes gens, Argos avait vécu, courant le cerf, le lièvre et les chèvres sauvages. Négligé maintenant, en l’absence du maître, il gisait, étendu au-devant du portail, sur le tas de fumier des mulets et des boeufs où les servants d’Ulysse venaient prendre de quoi fumer le grand domaine ; c’est là qu’Argos était couché, couvert de poux. Il reconnut Ulysse en l’homme qui venait et, remuant la queue, coucha les deux oreilles : la force lui manqua pour s’approcher du maître. Ulysse l’avait vu : il détourna la tête en essuyant un pleur… » 1.

Le chien est resté fidèle à son maître, il l’a reconnu alors même qu’il était en haillons – tandis que les prétendants tiennent Ulysse pour mort et ne cherchent qu’à prendre sa place. Le chien n’avait pas oublié, il avait attendu jusqu’à cette heure ; à présent il peut mourir, son maître est de retour.
Cet épisode fameux attire l’attention sur un thème majeur de l’Odyssée : l’épopée d’Homère est en effet, par toute une part d’elle-même, le poème de la mémoire et de la victoire sur l’oubli. Du moins est-ce sous cet angle que nous voudrions en relire quelques épisodes, depuis les pérégrinations du héros jusqu’à sa rencontre finale avec Pénélope.
 

Du pays des Lotophages à l’île de Calypso


La guerre de Troie étant finie, les vaisseaux d’Ulysse se dirigent vers l’île d’Ithaque lorsqu’une violente tempête s’abat sur eux. Les voici transportés en des espaces inconnus ; le dixième jour enfin, ils atteignent une île peuplée par les « Lotophages », des hommes qui se nourrissent d’une plante exquise appelée « lotos » ; or la propriété de cette plante est que, si des humains en consomment, ils oublient tout… Les envoyés d’Ulysse acceptent d’en manger et, dès lors, aucun d’eux « ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles » (IX, 83-95). C’est Ulysse qui doit les forcer à reprendre les bateaux : première victoire sur l’oubli ! Jean-Pierre Vernant a fortement souligné la portée de cet épisode :
 
 « Au cours du long périple qui va suivre, à chaque moment, l’oubli, l’effacement du souvenir de la patrie et du désir d’y faire retour, c’est cela qui, à l’arrière-plan de toutes les aventures d’Ulysse et de ses compagnons, représente toujours le danger et le mal. Être dans le mon...
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