Pendant longtemps, et encore souvent aujourd’hui, a prévalu une distinction. À l’hôpital, on désignait par soignants ceux qui accomplissaient les « actes de soin » qui leur étaient prescrits. Au médecin la responsabilité du diagnostic et de la prescription, aux « soignants » dits aussi « para-médicaux » les tâches d’exécution. Cette distinction a été contestée notamment depuis le développement des soins palliatifs. La nécessité d’y établir des rapports fondés sur l’échange d’informations et la concertation a conduit à récuser toute forme de hiérarchie qui ferait obstacle à l’interdisciplinarité. Dans cette perspective, le médecin, lui aussi, « prend soin » du patient et, à ce titre, est appelé à se reconnaître un « soignant » qui ne peut remplir sa tâche sans la collaboration d’une équipe dont il est lui-même membre.
Tel est le langage que nous adopterons dans cet article, sans récuser la distinction des tâches et des responsabilités, sans nier que demeurent en bien des institutions sanitaires des rapports hiérarchiques excluant toute concertation entre des médecins prescripteurs et des « soignants » appelés à exécuter les ordres reçus. Ce qui peut devenir source de profondes divergences et de conflits mal résolus, avec le malaise et la souffrance que cela peut engendrer.

 La relation de soin

La relation de soin est profondément asymétrique : une personne en possession de tous ses moyens met en œuvre sa sollicitude envers un être marqué par une très grande vulnérabilité. Mais cette asymétrie n’exclut aucunement la réciprocité. Le philosophe Frédéric Worms le fait comprendre en comparant le « soin parental » et le
« soin médical ». « La relation parentale […] consiste non seulement à répondre aux besoins organiques d’un nourrisson après sa naissance, mais plus profondément à lui donner ces soins comme à un être ou un enfant individuel. » En retour, c’est grâce à l’enfant que cet homme et cette femme deviennent parents. La relation de soin médical est moins exclusive, les soignants agissant chacun dans le cadre d’une fonction et se relayant à tour de rôle. Elle comporte des phases d’objectivation du corps rendues indispensables par les moyens modernes d’aide au diagnostic et de thérapeutique. Mais, comme la relation parentale, elle est marquée au départ par une grande asymétrie due à la maladie, asymétrie qui appelle à l’établissement de liens de réciprocité.
Pour les soignants, il s’agit de découvrir la multiplicité des besoins et des souffrances du patient et de le reconnaître ainsi dans sa singularité, tandis que le patient est appelé à reconnaître la sollicitude qui lui est témoignée et la compétence mise en œuvre. Ainsi pourra s’établir une véritable alliance dans le combat contre la maladie, alliance reposant sur une confiance réciproque, ce qui peut être considéré comme le cœur de la relation médecin-malade, et plus largement soignant-soigné. Le philosophe Paul Ricœur parle ainsi de « pacte...
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