Les Pères de l’Église sont-ils de tristes sires ? Leurs icônes pourraient donner cette impression, elles qui les représentent comme de graves évêques à la barbe blanche ou comme des moines aux joues creusées par le jeûne. Les historiens modernes 1 ont même cru identifier chez eux une peur à l’égard du rire, ce phénomène incontrôlable qui mettrait en danger la sacro-sainte maîtrise de soi, c’est-à-dire la domination rigoureuse de l’âme sur le corps. Le rire, comme le sexe, révélerait que la vie échappe toujours à la loi, la spontanéité à la règle, et le monde à l’Église… Eh bien, non ! Les Pères ne font du rire ni quelque chose de diabolique, ni le fruit du péché originel. Si leurs expressions nous choquent, replaçons-les dans leur contexte, et voyons à qui ils s’adressent : à des moines ou à des laïcs soucieux de comprendre la parole de Dieu, à des chrétiens désireux de progresser dans un mode de vie « évangélique » ou « angélique ». Que cherchent les Pères ? Le « salut » de leurs auditeurs. Pour cela, ils dessinent non pas un portrait de la vie chrétienne en général, mais le chemin de la conversion, identifiant les pièges qui pourraient ralentir la marche du chrétien vers le Christ. En fonction de ces objectifs, on peut se demander non pas tant ce que les Pères « pensaient », mais ce qu’ils enseignaient : des éléments fondamentaux de la vie spirituelle, dont la valeur et la pertinence traversent les époques.

Rire est naturel

Le rire est d’abord un phénomène naturel, une conséquence physiologique des émotions humaines. Il distingue l’homme des autres animaux, selon Aristote : cette affirmation est reprise par les Pères, qui y voient un signe du fonctionnement harmonieux de l’humain. Ainsi, le rire est le signe extérieur de la joie et d’une personnalité équilibrée. Plus encore, il contribue à la beauté du visage, selon Clément d’Alexandrie : « Permettre à son visage l’harmonie, comme on fait à un instrument, dans la régularité des traits, c’est ce qu’on appelle sourire ; si le sourire s’épanouit, il se réfléchit sur tout le visage : c’est le rire des sages. 2  »

Les Pères aiment citer, en ce sens, le verset : « Un cœur joyeux rend aimable le visage » (Pr 15,13), qui illustre la grâce d’un rire modéré ou d’un sourire. Il y a donc non seulement une harmonie dans les mécanismes qui produisent le rire, mais aussi dans son résultat : esthétiquement – et donc moralement selon la vision antique –, le rire participe à la beauté de l’humain. Ce trait rappelle l’étymologie du mot « rire » ( La lecture de cet article est réservée aux abonnés.