De quoi avons-nous le plus peur ? Des autres ! Très peu de nous-même. Conduisant sur la route (longue route…) de l’avenir, nous sommes obsédés à l’idée que d’autres conducteurs nous attirent de graves ennuis, dans un virage, à un carrefour, sur une longue ligne droite. Nous redoutons les éméchés, les adeptes des cocktails drogue-alcool, les chauffards, les fous du volant, les défoncés de la vitesse et du dépassement. Ah ! si les autres n’existaient pas, si on leur interdisait l’usage des véhicules, si la route était « à nous »...
 

La peur des autres


Cet autre, dans l’actualité, adopte les mille et un masques de la menace. Il est le terroriste sans visage (encore que forcément barbu et oriental…). Il est le capitaliste fourchu et insensible qui veut faire rendre à sa société le maximum de ce qu’elle peut produire en terme de profits et délocalise pour supprimer nos emplois. L’autre des habitants du centre-ville est celui des banlieues « difficiles », des « quartiers », des « cités ». L’autre du jeune est le « flic ». L’autre du flic est le jeune. C’est peur contre peur.
Mais les autres et leurs multiples manières de nous menacer, ce peut être l’expert qui inquiète plus qu’il ne rassure : il trompe son monde. Ce peut être le savant ou le technicien qui rêve de « bidouiller » l’humanité et, dans ses pipettes, de transformer le mystère de la conception en fabrication et en artifice programmé. Ce peut être l’agriculteur qui cultive du maïs transgénique sans se soucier des mutations à venir. L’autre est d’une autre couleur et il ne peut pas comprendre que nous tremblions pour la prééminence des gens de notre propre couleur. L’autre est le voisin, qui dérange, comme l’habitant des lointains qui enfonce la porte de nos opulences.
Nature devenue dangereuse parce que nous la déréglons. Économie de la menace, qui rend le marché du travail aussi dangereux qu’un parking de banlieue. Politique de la frousse faisant accéder le simple bon sens pratique au rang de principe constitutionnel sous le nom de « principe de précaution ». Justice aléatoire qui rend des arrêts fondés sur des maladresses, des approximations ou carrément de funestes manoeuvres. Religions qui retombent en enfance, c’est-à-dire dans la tentation de l’intolérance d’où naissent tant de violences et de guerres. On n’en finirait pas de faire la liste des territoires de la crainte : de l’information (« c’est la faute aux médias ») à la morale (« perte des repères »), du code civil (brouillage des rôles masculin et féminin) à la géopolitique (l’état des lieux est forcément un état des guerres dont la collection sans cesse renouvelée constitue une sorte de guerre mondiale qui se cherche), en passant par la météorologie devenue la fournisseuse harcelante d’« alertes » et place tour à tour nos régions en « vigilance » colorée. Et quand les murs tombent, ils sont d’abord source de liesse et de libération (1989, Mur de Berlin) avant de deven...
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