C’est Toi qui pousses l'homme à prendre plaisir à Te louer, parce que Tu nous as faits orientés vers Toi et que notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi » 1. Augustin commence ainsi le récit de ses Confessions. En nous parlant de lui, il veut, tout autant, livrer ce qui fait le coeur de sa relation à Dieu : confesser l'amour de Dieu à son égard et les aléas de sa réponse. Les vocables seront divers pour essayer de retracer cette aventure En employant le terme latin « inquiétas », Augustin commence par intriguer le lecteur contemporain que nous sommes. Car derrière le « sans repos » (« in quies ») de notre citation se cache l'étymologie d'une inquiétude bien surprenante pour des oreilles « post-modernes » : Augustin nous reconduit, en effet, à sa signification originelle, celle d'un état qui pose à l'homme la question de son repos, sous le mode privatif d'un manque à être ou sous la forme réconciliée d'une béatitude enfin accomplie. Que le repos soit toujours une question à l'homme adressée, et voilà que s'ouvre un vaste horizon.
Dans cette perspective Augustin peut nous aider à déplacer notre regard sur l'inquiétude, histoire de prendre quelque distance avec l'omniprésence d'une valeur négative que nos sociétés contemporaines occidentales déclinent avec avidité sous les mises en garde contre le stress, l'anxiété et autres tensions quotidiennes. Il nous invite alors à relativiser une unique lecture psychologique de l'inquiétude pour découvrir ce qui fait l'enjeu du désir humain, de son errance et de son repos.
Augustin nous livre une question : et si l'inquiétude n'était pas totalement négative ? Sans pour autant tomber dans une vision idéaliste ne pourrait-on pas essayer d'entendre ce qu'il dit d'un coeur désirant sans repos ? Parce que l'inquiétude augustinienne renvoie l'homme à la pointe de son être et non pas seulement dans les replis de ses sentiments, elle nous convie à une lecture plus ontologique que psychologique. Elle trace la voie vers une intelligence plus affinée du coeur de l'être humain. Parce que l'inquiétude est désir, elle est marquée d'une ambiguïté fondamentale. Parce qu'elle est mouvement et tension vers le repos, elle peut, tout à la fois, enfermer l'homme dans la course effrénée d'une volonté fébrile ou le conduire à mettre l'espoir de son repos dans le seul lieu qui vaille celui de son origine, celui d'un Dieu qui l'appelle
Augustin peut ainsi nous rappeler que l'inquiétude, par le désir qu'elle met en mouvement, n'est pas seulement une pathologie dont il faudrait se garder, mais qu'elle est au coeur de notre être, comme le ressort intérieur d'une humanité dynamique qui ne saurait se penser étrangère à une inhabitation divine. Son ambiguïté même ne traduirait- elle pas l'« échange admirable » d'une anthropologie et d'une théologie à l'oeuvre au coeur de l'homme ? Mais alors rien de mieux, pour approcher cette ambiguïté, que de commence...

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