Si nous désirons approcher la spiritualité de l’abbé Pierre, il faut d’abord surmonter le cliché de l’instigateur d’Emmaüs, perçu avant tout comme un homme d’action, sans lien vital à la prière aventureuse. Or l’abbé Pierre reconnaissait volontiers que si l’action lui était plus spontanée que le reste, elle ne suffisait pas à le définir. L’abbé Pierre est avant tout un homme d’aventure, celui qui accepte l’événement non comme une action, mais comme un acte énigmatique qui rompt la continuité de l’existence. L’aventure est l’épreuve d’une rupture avec l’humeur marécageuse antérieure, toujours à ressaisir.
En outre, il faut se persuader qu’une expérience comme celle de l’abbé Pierre n’est pas réservée à un secret personnel ni à ses com­pagnons. Songeons tout particulièrement aux disciples d’Emmaüs et à leur inintelligence de la mise à mort de Jésus, bien qu’ils l’aient fréquenté de son vivant. Ils continuaient à rêver à une harmonie politique et religieuse, à s’apitoyer sur leur rêve déçu, à fuir Jérusa­lem pour sauver leur peau. Il faudra les signes de la vie irrévocable pour que leur esprit s’embrase et qu’ils pénètrent plus avant dans l’expérience chrétienne.
Toutefois, il ne faut pas se faire illusion : une expérience spirituelle reste une lanterne sourde, une lumière masquée, du moins au commencement, avant que la lampe ne soit mise sur le lampadaire et n’éclaire toute la maisonnée. Stevenson nous parle justement de cette lanterne sourde, lorsqu’il nous raconte ce jeu énigmatique de son enfance. À la tombée de la nuit, lors de la sortie des écoles, les enfants aimaient se rendre en front de mer avec une lanterne attachée à la ceinture, mais jalousement masquée. Or cette lanterne éclairait déjà très mal, sa combustion empestait et le fer-blanc sur­chauffé brûlait les jeunes porteurs. Il en fallait une toutefois pour entrer dans le secret de la compagnie, se risquer sur des sentiers que rien n’éclairait, sinon le vacarme des flots, les ruées de la pluie. Les porteurs de lanterne se réunissaient enfin dans la cale d’un navire de pêche, les pieds dans les écailles de poisson, pour s’enchanter d’une conversation aux propos décousus. Mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère ? De l’extérieur, ce jeu d’enfants pouvait sembler niais et les conversations futiles, imitant les pêcheurs, les garde-côtes ou les flibustiers. Et pourtant, n’est-ce pas là que s’éprouvait la joie véritable, celle qui maintenant et demain donnerait la force de résister aux tempêtes de l’existence ?
 

La constitution d’un corpus de référence


Lorsqu’une nouvelle spiritualité se constitue, elle met en place, de manière plus ou moins consciente, une constellation de textes ou de références majeures tirées de traditions spirituelles diverses. En l’occurrence, l’abbé Pierre s’inspire de la tradition biblique, mais pas de la Bible en son ensemble ; il en retient des fragments ou quelques ve...
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