Christus : Comment, après avoir connu une vie de couple très longue, une nouvelle expérience peut-elle naître ?
Nicole Jeammet : Précisément quand on a longtemps vécu avec quelqu’un et qu’on a connu l’ennui, la routine, certaines formes d’incompréhension, une rencontre amoureuse fait brusquement émerger l’espoir d’un renouveau et fascine par la promesse d’une vie qui serait toute différente. Dans La double vie d’Irina 1, Lionel Shriver raconte l’histoire d’une femme qui vit depuis quatorze ans avec Lawrence et qui, un soir, attirée par un ami de son compagnon, se laisse embrasser par lui. À partir de cette expérience inattendue et bouleversante qui tout à coup « fait voler la relation à son compagnon en éclat », l’auteur a alors l’idée de nous raconter en alternance deux histoires différentes : dans l’une, elle refait sa vie avec cet autre homme ; dans l’autre, elle reste avec son compagnon – avec dans les deux cas l’expérience d’un « désenchantement » qui l’accable :
 
« Elle était aujourd’hui obsédée par l’instant meurtrier où Lawrence avait franchi la porte et où elle n’avait rien éprouvé. Ce désenchantement l’accablait. Elle n’était pas déçue par Lawrence, elle avait l’impression que les écailles lui étaient tombées des yeux, et le voyait soudain comme le petit homme ordinaire que les autres connaissaient. Un tour de clé dans la serrure avait suffi à détruire la moindre parcelle de romantisme dans son corps. Sa fidélité et sa constance en amour avaient forgé depuis longtemps le socle de l’affection qu’elle portait à son personnage. C’était tout à coup la relation qui avait volé en éclat. La transgression du week-end avait violé les termes fondamentaux de son contrat avec elle-même, et elle en avait éprouvé de la déception. » 1. Belfond, 2009.
 
La force des émotions, auparavant positive, devient négative après cette rencontre. Or je crois que c’est à cette épreuve qu’à plus ou moins brève échéance tout couple est confronté : que faisons-nous de nos désillusions, de nos désenchantements ?
Qu’est-ce qui nous pousse alors à rester ou à partir ? Dans le roman, refaisant sa vie avec ce nouvel homme, Irina s’apercevra peu à peu que celui qu’elle a quitté correspondait aussi à une partie d’elle-même. Par exemple, le nouveau couple passe son temps à voyager et vit à l’hôtel, et si dans un premier temps elle est ravie de ce dépaysement, très vite elle ressent le besoin de retrouver l’ancien appartement où elle prenait tant de plaisir à préparer des petits plats à son premier compagnon…
 
Philippe Jeammet : Bien souvent, plus que d’un choix véritable, ce qui va dicter nos décisions relèvera en fait de contraintes émotionnelles largement sous-estimées. On peut se demander où est la part de libre-arbitre de l’être humain. Avec les données que l’on a maintenant sur la...
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