Un souvenir, d’abord : dans un faubourg de Brest, un homme titubant, boitant, qui s’effondre au milieu de la route. Autour de lui, un petit attroupement. Sur le trottoir, sa femme qui ne veut plus de lui et reste au bord du maelström qui aspire l’épave. Au souvenir s’est peu à peu superposée une espèce de vision : tout en bas de la spirale entraînant cette épave humaine avec d’autres vers le fond, la Sainte Face grise. L’homme dans la rue boitait parce qu’il était ivre, sans doute aussi parce qu’il était déjà tombé : son visage semblait tuméfié par ses chutes précédentes. Boiter, c’est toujours descendre (on dit parfois « boiter bas »), c’est chercher à chaque pas la marche qui manque pour retrouver sa propre hauteur. Témoin de la scène, j’étais terrifié par cet engloutissement, je ne voulais pas tomber à mon tour dans l’entonnoir. Plus tard, un banal accident m’a fait boiter à mon tour ; j’ai rejoint le fond et, d’une certaine manière, j’ai été rejoint : la Sainte Face grise et rouge s’était approchée.
On pourrait faire un lien entre cette expérience et celle d’un personnage biblique qui a senti simultanément, dans la nuit, que sa hanche se déboîtait et que Dieu était tout près de lui : Jacob, le « clochard » béni.
 

Inconvénient et privilège de la lenteur


Très vite, celui qui se met à claudiquer ne peut plus « suivre le mouvement ». Il est « dépassé », au propre et au figuré. Il regarde avec étonnement ces gens qui filent à côté de lui, à la poursuite de projets qui étaient naguère les siens. Placé dans cette condition nouvelle, on relit d’un autre oeil la parabole de Luc sur les « invités qui se dérobent » (14,21). Nous jugeons d’habitude bien légers les prétextes donnés par les divers personnages pour ne pas se rendre au festin préparé à leur intention : aller voir un champ, essayer une paire de boeufs, profiter de sa lune de miel… Mais la transposition dans le monde contemporain est facile, et les personnages en viennent à se confondre avec nous : il faut visiter un appartement, choisir une voiture, prendre un verre avec une amie ; c’est le cours ordinaire de l’existence, vécue sans hâte ni indifférence particuliè­res. Qui le serviteur va-t-il alors convier au repas sur l’ordre de son maître déçu et courroucé ? Les boiteux, entre autres. Ne traversant plus la vie suivant des trajectoires définies à l’avance et enchaînées sans interruption, ils ont le loisir de faire un pas de côté (avec pré­caution…), de tourner la tête, de tendre l’oreille.
La lenteur à laquelle le boiteux est condamné a deux faces : c’est un inconvénient et un privilège. Incapable de courir pour attraper un bus, on reste plus longtemps à l’arrêt, on regarde le feuillage, les nids parfois, les couleurs qui changent avec la saison. On remarque ceux qui vont lentement, comme vous, plus nombreux qu’on ne l’imagine : personnes âgées, mères tâchant de conduire plusieurs enfants et une pousset...
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