Âgé de plus de quatre-vingt huit ans, le frère Jean-Pierre Schumacher est actuellement le dernier survivant des moines de Tibhirine, présent lors de l’enlèvement de ses sept frères en cette nuit de mars 1996, avant que ceux-ci ne connaissent la fin tragique que l’on sait. Vivant désormais au monastère de Midelt, au Maroc, dans le nord de l’Atlas, il s’est confié ici à Nicolas Ballet, journaliste au Progrès de Lyon. Récit tout en simplicité, son témoignage ne donne pas seulement une nouvelle relation de la nuit du rapt des moines et des signes qui ont pu l’annoncer, il entend préciser la démarche qui a pu animer la petite communauté. Marqué par l’événement dramatique qu’il a traversé, notre moine n’a pas succombé pour autant à la culpabilité du « survivant » sorti d’une épreuve collective : mieux, il avoue même ne pas avoir fait le « deuil » de ses frères exécutés comme on l’entend habituellement. Pour lui, ils sont bien vivants dans le Christ et présents lorsque la prière
réunit les religieux.
Touchant est en particulier le parcours monastique de frère Jean-Pierre, sans prétention ni ambition, de l’abbaye bretonne de Timadeuc à l’Algérie, en réponse à l’appel du cardinal Duval soucieux que des chrétiens viennent renforcer l’Église locale après l’indépendance. Chez lui, saint Benoît et la spiritualité cistercienne semblent trouver un nouveau souffle dans la découverte de figures comme le bienheureux Charles de Foucauld et Albert Peyriguère. Comme le dit humblement ce fils de meunier lorrain, « les moulins de Dieu travaillent lentement, mais leur mouture est terriblement fine ».
Dans ce monastère battu par les vents de l’Atlas, sur ce site même de Midelt doit se poursuive désormais un peu de l’esprit de Tibhirine, c’est-à-dire essentiellement une présence, une convivialité auprès de populations musulmanes pauvres et démunies. À la suite de Christian de Chergé, il s’agit aussi de favoriser à certains moments une vie de prière, une méditation suivie au contact direct des textes et des croyants de l’islam à travers la fameuse intuition du Ribât el Salam, loin de certains affrontements intellectuels stériles ou des préjugés réciproques. Non, la mémoire des sept moines n’appartient pas au passé, elle doit encourager des initiatives nouvelles d’échange et de dialogue.
Marc Leboucher