Il faut quelque naïveté ou témérité pour oser parler de la pensée médiévale qui se développe sur un millénaire, et n'a pas l'unité qu'on lui suppose et la cohérence qu'on veut bien lui accorder. Cette pensée est multiple, contradictoire et souvent hétéroclite, et si elle révèle une rationalité aussi exigeante et rigoureuse que la nôtre, cette rationalité nous déconcerte toujours par les objets auxquels elle s'applique et les évidences sur lesquelles elle s'appuie. En étudiant cette pensée, on découvre assez vite l'étrangeté du monde dans lequel on pénètre : les hommes du Moyen Age vivaient, pensaient, sentaient, aimaient et mouraient d'une manière qui nous est devenue étrangère, et leur rapport au monde était radicalement différent du nôtre.
Il est cependant légitime et nécessaire de parler de la pensée médiévale. Légitime, parce qu'il y a, en deçà des différences et des contradictions entre les auteurs et les oeuvres, un fil plus ou moins ténu qui permet de comprendre le mouvement de cette pensée. Le christianisme, en effet, assure le dynamisme de cette pensée et l'unifie peu à peu en instaurant une culture commune. Et c'est surtout nécessaire, parce que nous vivons dans l'oubli de cette pensée dont nous sommes au moins aussi dépendants que de la pensée grecque. Et retrouver le Moyen Age, c'est entrer dans une vie et une pensée qui nous interpellent et nous provoquent à penser à notre tour.
Aussi, pour parler de la liberté, je commencerai par évoquer le mouvement de la pensée médiévale, l'effort de cette pensée pour se libérer de ce qui en elle l'empêche de penser, effort qui l'amène progressivement à une véritable conversion ou révolution. Je montrerai alors comment, à propos de la liberté, les penseurs médiévaux se libèrent peu à peu des schèmes théologiques issus de leur foi chrétienne, qui les conduisaient à penser la liberté de l'homme sur le modèle de la liberté angélique, pour s'avancer dans la pensée risquée d'une liberté proprement humaine.
 

Le mouvement de la pensée médiévale


Les médiévaux pensent dans une culture et un temps que nous avons oubliés. C'était un temps d'évidences et de certitudes qui ne ressemble guère au nôtre. Alors, l'homme était un être qui ne pouvait exister sans Dieu : on enseignait cette vérité « évidente », on essayait de la vivre, et, la plupart du temps, on y croyait. En ce temps, le souci de rationalité était mis en oeuvre par le désir de Dieu qui était la trame presque visible de toute l'existence humaine. Concrètement, tout homme vivait avec Dieu, ou avec ses idoles de Dieu. Et la raison occidentale, née au seuil du second millénaire, se donnait pour tâche de dénoncer ces idoles, en décrivant l'errance infinie du désir sans Dieu, à travers des mises en scène souvent dramatiques, parfois mélodramatiques à nos yeux.
Ainsi s'est élaborée une anthropologie nocturne du péché et de la grâce, qui tient davantage du récit supposé historique ou de...

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