« Nous ne nous tenons jamais au temps présent », écrivait Pascal il y a déjà plus de trois siècles 1. Préoccupés que nous sommes par ce qui a été ou sera peut-être, nous finissons par être absents du temps qui est le nôtre. Mais alors, où sommes-nous en réalité ? Quelle est cette vie à ce point inquiète d'elle- même qu'elle s'épuise entre tant de moments qui lui échappent ? N'y a-t-il pas à revenir à son présent ? A retrouver toujours ce point unique d'où procède le renouvellement de toutes choses ?


Le temps de la vie


Qu'il ne soit pas facile de vivre au présent est une expérience bien commune, en effet. On s'attache au passé et à l'avenir quand le présent est trop inconfortable. Avec nostalgie, on tend à retrouver les moments les plus heureux de la vie : on se complaît dans les souvenirs d'un paradis perdu que l'on rumine indéfiniment. Ou bien on se projette dans un futur idéalisé dont on attend une situation meilleure. On rêve, on est ailleurs. Les images finissent par se substituer à la réalité. On s'y attache, et l'attachement prend le sens d'un asservissement. Le présent est comme arrêté, paralysé : il disparaît. Mais s'il disparaît, que reste-t-il de la vie ?
A l'inverse, on s'attache au moment présent selon des rythmes toujours plus rapides : il n'y a plus ni passé ni avenir. Restent l'urgence, la course entre tout ce qui se présente, à saisir avant qu'il ne soit trop tard. Le temps est court. Parce qu'il s'échappe, il importe de ne pas le perdre, ce qui conduit à sur-occuper chaque instant. On ne respire plus ; on meurt de trop « vivre ». Mais on sent bien que vivre, ce n'est pas cela. Les tensions psychiques et physiques, les obsessions, les effets de désintégration sociale, les rythmes incontrôlés du monde professionnel, les fatigues les plus diverses, tout cela contribue à donner au présent ces caractéristiques où le sujet échappe à la réalité de son histoire.
Ce temps perdu dans des images ou des précipitations de toute sorte est un temps indéfini ou sans limites, dispersé, sans véritable poids. Il nous devient extérieur. « Nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres », disait encore Pascal. Mais que croyons-nous faire dans cet ailleurs ? Qu'espérer d'un temps qui, n'étant pas nôtre, ne nous donne pas d'être nous-mêmes ? Nous y sommes étrangers à nos propres aspirations ; notre volonté n'a prise sur rien qui tienne. Par là, c'est le lieu concret de la vie qui nous échappe. Or comment vivre sans donner un lieu réel à la vie ?
Rêves et précipitations brouillent les pistes et ne permettent plus de lire ce qui arrive et d'écrire ce que l'on veut au plus profond de soi. Il y a quelque chose d'insensé à ne pas se tenir au temps présent comme à vouloir fréquenter des terres inhabitables, déserts où rien ne vit sinon telle ou telle forme d'animalité.
Comme le désert abrite les mirages, les mirages d'une existence dévoilent son désert à l'existence. S'y résoudre est fol...
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