Une image inoubliable : l’Eucharistie venait de se terminer, et je conduisais à la porterie du monastère le diacre permanent qui avait exercé son ministère au cours de la célébration. C’est alors que je vis un tout jeune enfant de quatre ou cinq ans courir de ses petites jambes vers cet homme, son père, en lui criant : « Papa, papa ! » Arrivé près de lui, il tendit ses petits bras et son père le souleva très haut en l’embrassant. J’eus, à ce moment précis, la révélation de la paternité et, en même temps, une véritable expérience de la filiation. Cet enfant se précipitant dans les bras de son père exprimait, en effet, l’attitude de celui qui fait confiance, qui n’a pas peur, qui sait qu’il peut s’abandonner à celui qui le prend dans ses bras. Ce fut en même temps un moment de très grande joie et sans doute de la joie dans toute sa pureté et dans toute sa force, une joie à laquelle nous sommes tous appelés.
Une autre image : à une messe dominicale, au milieu d’une assemblée nombreuse, une famille participe à la célébration. Tout à coup, le plus jeune enfant, peut-être excité par le chant des moines, se met à son tour à chanter ou plutôt à crier d’une voix stridente qui semble même écraser le chant de l’assemblée. Cet enfant n’a apparemment aucune conscience qu’il perturbe la célébration en se situant dans une étrange solitude ! Les autres ne semblent pas exister pour lui ! Il fait son numéro ! Le voilà devenu pour un temps un petit roi qui s’impose.
Ces deux exemples vraiment vécus nous montrent à souhait le caractère ambigu de l’enfance qui, en effet, peut signifier une folle et belle confiance comme aussi un certain enfermement en soi-même. Cela ne va pas de soi de vivre en enfant et c’est pourquoi il faut parler d’un devenir et non pas d’un redevenir enfant. Jésus ne nous a jamais demandé de redevenir comme des enfants mais bien de devenir enfant. La véritable enfance est donc devant nous, elle est un devenir jamais achevé ; elle est une croissance continuelle. Cela signifie que nous n’avons pas à revenir en arrière, vers un temps mythique où nous aurions vécu dans la vérité d’une enfance que nous aurions perdue et qu’il nous faudrait retrouver. En fait, la véritable enfance est une attitude que nous ne connaissons vraiment qu’au terme d’un long cheminement, en passant par bien des épreuves selon la parole de saint Paul : « Il nous faut passer par beaucoup de détresses pour entrer dans le Royaume de Dieu » (Ac 14,22).
Entrer dans le Royaume, c’est justement devenir un enfant vivant dans la simplicité, la confiance, la douceur sous le regard du Père. Ce devenir exige beaucoup de temps, car il y faut en fait une vie entière comme le manifestent souvent les ultimes paroles d’un mourant au terme d’une longue vie, paroles parmi lesquelles apparaît le mot « maman » ! On sait ainsi que Guillaume Seznec, au terme d’une vie dramatique marquée par plus de vingt ans de bagne atroce, murmurait...
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