Jacques Scheuer s.j.
Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve).

A notamment publié : Un chrétien dans les pas du Bouddha (Lessius, 2010).

Quelle place, dans le bouddhisme, pour les émotions, pour les sentiments ? Quelles fonctions positives ou négatives leur reconnaître
? Un aperçu, même rapide, de ce monde très différent de l’univers d’inspiration chrétienne offre l’occasion d’une découverte dépaysante, d’un recul comparatif et peut-être d’un regard neuf sur ce qui nous était familier.

Le bouddhisme : un chemin de libération


Le message bouddhique se présente pour l’essentiel comme un chemin de libération. Libération de ce que le Bouddha, partant de son expérience humaine, appelle douleur ou souffrance (dukkha) : entendons non seulement l’inconfort ou l’épreuve physique, mais la frustration, la déception, les limites de la condition humaine, une inadéquation fondamentale entre souhait et réalité. Il s’agit donc d’un malaise foncier, d’un « mal-être » qui affecte toute notre existence. Le Bouddha, rappelons-le, met le doigt sur les facteurs qui génèrent cette « souffrance » ; il témoigne ensuite, à partir de son propre parcours, qu’une guérison est possible ; il propose enfin et surtout la « Voie du milieu », une thérapie graduée et méthodique permettant de réduire progressivement ce mal-être, jusqu’à sa complète « extinction » (nirvâna).
Dans cette perspective de libération, toute réalité sera tenue pour handicap ou atout, obstacle ou moyen de progresser, facteur favorable ou défavorable, sain ou malsain. Si la dimension éthique a son importance, elle n’est pas ici ce qu’il y a de plus spécifique et décisif. Précisons que les conceptions bouddhiques n’opèrent pas de séparation radicale (ni même de distinction nette) entre matière ou corps et psychisme ou mental, entre cosmologie et psychologie : ce qui génère ou produit la souffrance se distribue à plusieurs niveaux ou dans plusieurs registres.
Tout d’abord un désir passionné, une convoitise qui nourrit mille formes d’attachement – bref, une « soif » qui paraît coller à notre être même. On observera que l’attachement passionné à ce qui semble plaisant peut s’inverser en son contraire : une répulsion pour ce qui paraît désagréable, une disposition qui sécrète peurs, hostilité, haine et violence. Positive ou négative, la convoitise vise des objets matériels, des vécus corporels, des sensations, des (dé)plaisirs, des perceptions sociales (gloire, renom…), des images ou des rêves, des objectifs mondains ou supra-mondains (par exemple, les mondes et les modes d’existence de différentes classes hiérarchisées de divinités) ; l’attachement se porte aussi et peut-être surtout sur le sujet lui-même. Au-delà d’objets et d’objectifs particuliers, la « soif » est globalement, foncièrement, soif d’exister, « dur...
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