Dans le langage ordinaire, on adore aussi bien le chocolat, son cheval, ses enfants, Zidane, et Dieu même : indice qu’il faut travailler la notion d’adoration. Avoir un goût prononcé, voire excessif, pour ; aimer d’une affection passionnée, voire désordonnée jusqu’à idolâtrer ; rendre un culte intérieur dans une attitude de recueillement. Mais encore. Quand j’ouvre la Bible, je reste perplexe : des traductions se risquent bien à traduire ici ou là des verbes hébreux et grecs par « adorer », mais une recherche un peu sérieuse montre que la plupart du temps, cette traduction est inadéquate. Bref, nous voilà partis pour une vraie enquête : à la recherche de l’adoration dans la Bible, c’est-à-dire de quelque chose qui n’existe pas ou, en tout cas, qui ne trouve pas de mots spécifiques pour se dire.

Les mots de l’Ancien Testament


Voyons dès lors une constellation de mots : l’adoration devrait se situer quelque part entre eux, dans leur croisement, tel un travail sur soi demandé à l’être humain. Le premier mot, comme une étoile polaire, est le verbe « aimer » (’ahav) : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6,5). C’est le Seigneur qui commande ! Depuis longtemps, on s’est demandé comment l’amour pouvait être commandé, les uns faisant remarquer qu’il ne s’agit pas forcément d’être amoureux, les autres que ce commandement traduit une prière : « Aime-moi. » En tout cas, ce commandement de l’amour de Dieu exprime une attente de Dieu ; la forme du commandement qu’elle a prise suggère qu’aimer Dieu ne va pas de soi, que cet amour peut être le lieu d’un combat, de forces contraires ; la précision : « de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force », signifie que c’est l’être humain intégral qui est appelé à aimer Dieu, dans ses capacités de discernement (coeur : lév), dans son surgissement de vie (âme : nèphèsh), dans sa puissance d’action (force : me’od).
Dans cette constellation de mots revient souvent le verbe « se prosterner » (hishtaḥavah). Dans le Décalogue, le Seigneur commande : « Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas » (Dt 5,9). Ce verbe est parfois traduit par « adorer », mais il signifie proprement « se prosterner », et se prosterner jusqu’à terre, tête au sol, un peu comme le font les musulmans dans la prière. Il arrive qu’on se prosterne devant des hommes de haut rang en signe de respect ou d’allégeance, mais, devant les idoles, cette attitude est trop ambiguë pour être tolérée. Les verbes « servir » (’ibéd) ou « rendre un culte » (sharét) appartiennent au même champ sémantique : « Tu ne les serviras pas. » Si la prosternation devant Dieu pouvait se faire en tout lieu, le culte, accompagné de sacrifices, se faisait dans le seul temple de Jérusalem, une fois construit.
L’histoire du Veau d’or montre que le commandement n’est pas superfl...
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.