Il les écoutait par la porte entrouverte converser longuement jusqu'au creux de la nuit. Lumière généreuse, sourires obliques. Ils se rapprochaient. Le temps, comme on dit, avait fait son œuvre. Plus de vomissures, plus de crachats étalés comme en terrain conquis après la catastrophe. Mais bien des gouffres, oui, de larges gouffres à longer sans jamais regarder en arrière ni au fond. Ils n'osaient pas se toucher, à peine un baiser sur la joue en arrivant, un « Bonsoir, mon grand », un « Bonsoir, papa ».

Les corps se souvenaient des luttes anciennes, chaque peau gardait vive l'imminence de dangers jamais enfuis.

Alors, soigneusement, méthodiquement, ils refaisaient le monde. Pour, aussitôt après, s'en moquer complètement. Seuls comptaient ces instants attendus chaque semaine à heure fixe, tard, le cœur battant.

Et pourtant, toujours, insurmontable, cette distance. Se regarder en face ? Impossible. Est-ce pour cela que leurs voix rivalisaient de couleurs, passaient du clair au sombre, de l'ample au strident, pour se densifier, puis virevolter comme des passereaux affolés au moindre craquement de bois sec ?

Il y avait déjà, troublante, cette paix installée entre eux sous l'œil interloqué de la lune.

Ces heures ne faisaient qu'une, invariablement.

Le père craignait par-dessus tout d'avoir à se retrancher et le fils refusait dorénavant de se jeter seul dans le vide. Irréfragables soliloques, bourdonnements arythmiques. Quelquefois, le fils portait le verbe haut. Le père le lui reprochait, même s'il était fier en définitive de ces élans maîtrisés. Lui parlait d'une voix trébuchante, nostalgique de la clarté sans pareille des paroles échangées durant la guerre avec son frère peu après disparu.

On ne voyait plus qu'eux. Tout alentour disparaissait par pans entiers : peinture, calendrier, placard et jusqu'au plancher. Restait la table comme en état d'apesanteur, l'immense table à laquelle ils s'accoudaient pour ne pas tomber de sommeil, pour tenir bon, retracer toutes ces nuits qu'ils n'avaient pu partager. Aux éclatantes fêlures du fils répondait la voix toujours plus blanche du père.

Il y eut enfin cette seconde où leurs voix s'harmonisèrent. Quelle nuit, nul n'est capable de le dire, mais celui qui les écoutait avec confiance est libre de rappeler ceci au monde entier : ce fut pour eux bénédiction, soula...


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