« Ceux qui n’ont jamais vu la mer croient que rien n’est plus monotone, – alors que rien n’est plus varié, rien ne réserve plus de surprises. Ainsi pour la vie intérieure et la contemplation de Dieu… » 1.
1. Henri de Lubac, Nouveaux paradoxes, Seuil, 1959 (OEuvres complètes [OC], t. XXXI, Cerf, 1999), p. 152.
 
Ces simples lignes – et bien d’autres encore dans les recueils de « Paradoxes » que nous a laissés le cardinal Henri de Lubac (1896- 1991) – suffiraient à attirer l’attention sur la portée spirituelle de son oeuvre. Cette oeuvre a certes abordé les champs les plus divers : l’athéisme moderne, la compréhension de l’homme devant Dieu, l’histoire de l’exégèse, le mystère de l’Église, le christianisme et les autres religions… Mais tous les écrits du P. de Lubac reflètent une attitude spirituelle qui, comme on le verra, s’éclaire ultimement par sa réflexion sur « mystique et mystère ».

L’attitude de fond

Le premier livre d’Henri de Lubac, Catholicisme (1938), manifeste d’emblée une attention aiguë aux problèmes du temps présent, et le souci d’y répondre en recueillant le meilleur héritage de la Tradition. L’auteur réagit contre une conception individualiste de l’existence chrétienne, à laquelle il oppose la dimension essentielle- ment « sociale » du christianisme. Il montre en outre l’importance que celui-ci reconnaît à l’histoire, et souligne que les chrétiens sont appelés à s’engager dans le monde :
 
« Pour se garder surnaturelle, la charité n’a pas à se faire inhumaine : comme le surnaturel lui-même, elle ne se conçoit qu’incarnée » 2.
 
L’engagement du chrétien peut prendre des formes diverses, y compris celle d’une radicale opposition à certaines doctrines. Le P. de Lubac en donna lui-même l’exemple pendant la seconde guerre mondiale : il fut de ceux qui luttèrent résolument contre l’idéologie nazie, participant aux Cahiers du Témoignage chrétien et dénonçant avec vigueur l’antisémitisme moderne 3. Indépendamment de ce combat, il prêta une très grande attention aux courants de pensée qui marquaient l’Europe depuis plusieurs décennies, retenant leur part de vérité, dénonçant leurs illusions, et montrant surtout comment ces courants provoquaient les chrétiens à reprendre conscience de leur vocation proprement spirituelle. C’est ainsi que, dans un écrit de 1943 où il rapportait certains propos de Nietzsche contre les faiblesses du christianisme, il trouvait là matière à un examen de conscience pour l’Église elle-même :
 
« Pas plus qu’on ne doit refuser de voir le bien qui existe chez l’adversaire, il n’est bon de se raidir sur ses propres déficits. […] Mais en revanche, il serait non moins mortel de perdre, si peu que ce fût, confiance dans les ressou...
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