Christus : Quelle est la visée du combat spirituel ? Quelles sont ses contrefaçons ?
Bernard Forthomme : Souvent, la notion de combat est liée à un aspect belliqueux, violent, alors qu’il peut être aussi un jeu qui, loin de favoriser la violence ou d’être un affrontement destructeur, est plutôt la manifestation de la paix. Il en va ainsi des Jeux Olympiques. Il peut y avoir dans le combat spirituel la dimension ludique de l’affrontement, et donc la joie — une joie austère, rugueuse, un bonheur difficile. À cause de la fonction militaire du combat, on identifie volontiers le combat spirituel à une certaine forme de volontarisme, à l’acquisition de vertus, à une forme de pélagianisme, alors que la dimension du jeu a ceci d’intéressant qu’on n’est jamais le vainqueur définitif, surtout dans les formes de jeu aléatoire. Il y a toujours la possibilité d’une revanche : « On va remettre ça : encore une dernière !… » Une dimension d’inachèvement, d’indétermination, est propre au combat spirituel. Loin de vouloir acquérir par la force un résultat, ou un salut, ou une victoire définitive, nous pouvons laisser la place à un perfectionnement : pour le sportif, le combat est toujours inachevé et perfectible.
La visée du combat est finalement de créer un lien social fort. Une société qui ne joue plus est une société où les liens sociaux sont morts. De même, dans la vie spirituelle, cette dimension permet de faire le lien avec Dieu ou avec des puissances que je dirais d’aspiration, des modèles, des exempla (les saints, etc.) qui interviennent dans mon imaginaire. Jeu « agonique », le combat spirituel s’inscrit dans différentes formes d’exercices. Dès la Renaissance, il n’est plus simplement lié à une dimension purement militaire, mais aussi sportive. Avec ce risque, dans le combat sportif ou spirituel, de vouloir toujours en faire plus. On peut alors devenir une charge à soi-même, au sein d’une émulation fatigante pour soi et pour autrui, un élitisme qui, en voulant aller jusqu’au bout, exclut ceux qui ne rentrent pas dans une logique de performances spirituelles.
 

De la piété filiale à la fraternité universelle


Christus : François d’Assise était-il dans cette logique ? La vie spirituelle était-elle pour lui une sorte de jeu, dans sa relation au cosmos, aux éléments ?
B. Forthomme : Chez saint François, le terreau latin s’exprime, avec d’abord chez lui la pietas, la piété, c’est-à-dire une certaine loyauté vis-à-vis de la nature, de la patrie, du pays, des dieux, des ancêtres — une mémoire. François lui conjoint la dimension de la fraternité, par un lien non plus chosal avec les éléments, mais fraternel. Dans les Psaumes, on loue les fleuves et les montagnes qui doivent louer Dieu, mais on ne dit jamais : « Soeur Montagne » ou « Frère Fleuve », dans une dimension de proximité. François fait le lien entre ce qui meurt et ce qui ne me...
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