Ce que je vais vous raconter s’est passé à l’Hôpital Universitaire de Manizales, à l’est de la Colombie. On autorisait des novices jésuites à y faire ce qu’on appelle traditionnellement « le mois d’hôpital ». En mai 1995, nous étions trois à traverser la porte de l’hôpital, pleins d’enthousiasme à l’idée de commencer ce mois. C’était un lundi matin.
Quelqu’un nous a dit que nous devions rester dans la salle des urgences pour aider les infirmiers à ce qu’ils pourraient nous estimer capables de faire ; et puis, nous pouvions chercher à parler aux personnes malades pour essayer de leur apporter un peu de réconfort et d’adoucir leur souffrance.

Les cris de douleur de la femme


Je me trouvais là lorsqu’un après midi j’ai reçu l’autorisation que j’attendais depuis quelques jours. Très vite, une infirmière m’a amené à l’étage indiqué. Nous sommes entrés dans une salle. Sans me donner trop de renseignements, on m’a donné un vêtement chirurgical. Je me le suis mis à toute vitesse sans cacher mon anxiété. Ensuite, j’ai suivi l’infirmière tout au long d’un couloir assez large. Elle s’est arrêtée face à une grande porte avant de l’ouvrir d’un geste brusque. Elle m’a laissé passer devant. Dans la salle, l’équipe médicale et les infirmiers apparaissaient plutôt décontractés, alors qu’une femme était allongée sur un lit, les jambes ouvertes et les mains agrippées à deux barres que lui servaient de support. Elle criait, poussait. L’infirmière m’a fait avancer. On m’a placé aux côtés du médecin qui s’occupait de la femme. Et alors, je me suis trouvé en face d’une porte beaucoup plus étroite que la précédente : la porte de l’existence humaine qui commençait déjà à s’ouvrir ; sans doute, dans peu de temps, une nouvelle personne, toute petite, la traverserait.
Les cris de la femme persistaient. Le médecin la suppliait de continuer à pousser. Son cri résonnait dans mes oreilles. Il me semblait y entendre l’écho d’une lamentation universelle, une lamentation cosmique, une lamentation éternelle, une lamentation divine — comme si chaque lamentation entretenait dans sa vibration sonore le « boum » de l’explosion originelle de l’univers. J’ai pensé que chaque lamentation était le cri de douleur que toutes les femmes du monde avaient émis en accouchant de leurs enfants. Cette lamentation-là, sur un ton monotone et aigu, je l’ai perçue comme un « prélude plaintif » correspondant avec nostalgie à la lamentation d’une autre femme, de Marie, lorsque son corps a dû aussi s’ouvrir pour donner naissance au divin enfant, au « Verbe » déjà fait chair. Et puis, cette lamentation avait été naguère celle de ma mère ; elle aussi s’était un jour ouverte tout entière pour laisser apparaître au monde le mystère d’une autre existence, la mienne.

Les premières minutes


Peu à peu, la tête du petit enfant a glissé, bien que serrée entre les jambes de la femme. Je regardais la scène et j’ai plon...
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