Plongés dans une culture qui met l'accent de manière presque exclusive sur l'expérience amoureuse, nous nous sentons très pauvres pour comprendre l'amitié. Rares sont les films ou les romans qui nous donnent des modèles, des éléments d'analyse. Et si nous cherchons du côté de la littérature spirituelle des critères de discernement ou des exemples d'amitié, nous pouvons avoir l'impression que les chrétiens n'ont rien eu à dire sur cette question, en dehors de l'inlassable condamnation des amitiés particulières. Si nous reconnaissons dans l'amitié, comme tant de nos contemporains, une expérience parmi les plus profondes qu'il nous soit donné de vivre, et que nous cherchons comment l'intégrer dans notre itinéraire chrétien, il est urgent de nous mettre à l'écoute de ceux qui nous ont précédés sur ce chemin.
Ici comme dans bien d'autres domaines, en effet, nous sommes les héritiers d'un patrimoine bien plus riche que ce que l'on affirme trop vite. En recueillant l'expérience et l'enseignement multiséculaire, il nous sera possible de mieux comprendre comment l'amitié peut être spirituelle, comment elle peut faire partie d'une vie chrétienne authentique.
 

Une longue histoire


L’amitié spirituelle
est une expression presque aussi ancienne que la pratique chrétienne de la vie communautaire. C'est en effet au IVe siècle que l'on voit apparaître ces deux termes qui vont structurer, d'une certaine manière, toute la réflexion chrétienne sur l'amitié, et en particulier l'amitié dans les communautés. D'un côté, Basile de Césarée, qui donne à la vie monastique communautaire l'une de ses premières règles : il met en garde contre Y amitié particulière 1. Mais sous sa plume, celle-ci est un problème de justice et non pas d'affectivité. Il veut seulement éviter le clientélisme, qui pousserait ceux qui ont des responsabilités à favoriser leurs amis. Ce n'est que bien plus tard, au XVIIe siècle, que l'amitié particulière sera perçue comme une atteinte au voeu de chasteté, la vie religieuse étant désormais interprétée principalement comme une aventure nuptiale avec le Christ. Qui dit épousailles dit exclusivité, et cela incite à désavouer toute relation plus intense avec quelqu'un d'autre que le Christ.
C'est justement parce qu'il envisage la vie avec le Christ comme une amitié et non comme un mariage qu'un autre moine contemporain de Basile, Evagre le Pontique, a forgé la notion d'amitié spirituelle. Marqué, comme tous les moines grecs de son temps, par une forte culture philosophique, il considère que l'idéal grec de l'amitié trouve son accomplissement dans la vie chrétienne. Mettant en commun leur aspiration à la beauté et à la vérité, les moines trouvent auprès du Christ le maître qui les guidera sur ce chemin, et l'ami avec qui l'on peut par excellence partager les désirs les plus nobles :

...
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.