« Quand on a vu ça, on peut mourir tranquille. » Quelques secondes après la victoire de l’équipe de France de football en finale de la Coupe du monde face au Brésil en 1998, ces mots prononcés par un célèbre commentateur sportif (finalement décédé quatorze années plus tard) sont à mettre sur le compte de l’émotion suscitée par un événement au retentissement mondial et qui a rendu heureux un pays entier. En avoir été le témoin, au stade ou devant la petite lucarne, signifierait l’accomplissement d’une vie humaine. Si un tel aveu nous semble, à tête reposée, disproportionné, il n’en est pas moins révélateur du rapport passionnel reliant le sport à ses (télé)spectateurs.


Entre fraternité et violence, le stade


Les foules remplissant les stades ne sont pas un phénomène nouveau. Si de grandes enceintes continuent de sortir de terre ou d’être rénovées de nos jours, souvenons-nous de l’adage antique, « du pain et des jeux » : déjà, les Grecs puis les Romains bâtirent des lieux susceptibles d’accueillir un public nombreux pour lui permettre d’assister à l’ancêtre du sport moderne. Ces « jeux », à l’issue parfois tragique, n’en étaient pas moins précurseurs d’une manière de réguler et de canaliser les passions qui animaient les hommes de ce temps. Enjambant deux millénaires (durant lesquels le jeu n’a pas été absent mais s’est fait plus discret et réservé), la réapparition du « stade » a lieu vers la fin du XIXe siècle. Les contextes économique (industrialisation), politique (modèle démocratique adopté dans plusieurs pays), religieux (émancipation vis-à-vis de l’Église) favorisent une culture de masse et des loisirs, dans laquelle le sport trouve un terreau favorable à son épanouissement pour ses participants… et ceux qui le regardent. Le stade est un lieu fédérateur, qui unit. Raillée lorsqu’elle devint publique, après des mois de consultations, l’appellation « Stade de France » attribuée au vaisseau dionysien de Paris fut néanmoins vite adoptée par le pays. Aujourd’hui puissance « moyenne » dans le monde, l’Hexagone voit dans le sport l’occasion de briller à la face des peuples, tout comme les autres nations. Le mouvement olympique moderne, né en 1896, fut toujours un véritable lieu de diplomatie internationale, mettant en scène les rapports de force entre puissances. Il l’est resté depuis, comme en attestent les boycotts des Jeux olympiques par les États-Unis à Moscou en 1980 et par l’URSS à Los Angeles en 1984.
Le sport attire les foules car il est un exutoire pour les pulsions qui travaillent chacun de l’intérieur. En codifiant les rapports de force, par ses règlements indispensables, il fait rentrer dans la norme, dans l’acceptable, ce qui est sans cesse à maîtriser : l’esprit de domination, de conquête. En s’accordant sur des lois communes, les participants (individuels, en équipe)...

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