Une terre sombre et dénudée laisse sobrement paraître quelques reliefs doux et discrets. Au loin, une maison isolée à la façade claire, vers laquelle conduit un chemin, indique que c’est là une terre habitée. Dans la partie gauche de la gravure, au premier plan, un homme se tient debout. Son pantalon presque noir se confond avec la terre, rendant ses jambes comme imperceptibles, alors que les tons clairs de son buste tranchent sur les infinies variations des gris du ciel. Son dos nu s’arrache avec force de la terre et semble trouver son assise en elle. La nuque tendue, le front penché et les yeux baissés infléchissent très légèrement son imposante stature verticale et contribuent à mettre en valeur son avant-bras et sa main. Ceux-ci se détachent nettement du tronc pour épouser, par leur inclinaison, la courbure légère de la ligne d’horizon. Ils sont à la jonction du ciel et de la terre, du haut et du bas.
Toute la scène se ramasse dans le geste exécuté par ce bras et cette main largement ouverte. Les jambes que l’on devine solidement en appui, le dos compact et la tête délicatement inclinée prennent part au mouvement. L’homme est tout entier dans le geste qu’il pose. L’expression mesurée et presque recueillie de son visage dévoile une vraie force d’intériorité et indique la qualité de présence qu’il investit dans ce qu’il accomplit en cet instant.
Dans cette gravure, Rouault surprend un homme au geste ample et généreux, un homme dressé sur cette terre pour l’ensemencer. Il le saisit dans l’humilité d’une présence à la main ouverte en une attitude d’accueil et d’offrande. L’homme se tient là pour offrir à la terre ce qu’il a reçu d’elle, dans la simplicité d’un geste chargé d’espérance en celle qui le porte. Avec soin, il jette la semence en terre. Cette main, tout occupée maintenant à délivrer les grains, a certainement longuement travaillé et retourné la terre pour qu’elle s’ouvre et puisse accueillir la semence en son sein. Après le corps à corps avec la terre, voici venu le temps du lâcher prise, le temps d’ouvrir la main pour libérer la semence, pour la laisser tomber en terre, pour lui permettre de se perdre dans la terre, de s’enfouir profondément en elle.
Geste gonflé d’une ferme et folle espérance. Cette terre hostile qui s’est laissé travailler, se fera probablement accueillante à la semence. Cette terre qui a déjà donné son fruit, cherchera d’autres ressources pour en produire à nouveau. Ensemencer la terre demande de croire en la promesse dont elle est porteuse : elle ne gardera pas pour elle la semence qu’elle reçoit.
Geste de remise de soi au temps qui — peut-être ! — deviendra propice aux maturations. Après le temps du labeur, celui qui s’inaugure aujourd’hui n’appartient plus à l’homme. Car dans l’instant, arrive le temps de l’enfouissement du grain dans la nuit de la terre. Jusqu’à ce que la terre s’ouvre, patiemment. Jusqu’à ce qu’elle s’ouvre, de l’intérieur cette fois, sous la poussée de...
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