Entrer dans le recueillement, ce pourrait être comme se cacher. Ainsi, il y a cette prière de l'Anima Christi où je demande à être caché dans les blessures de Jésus crucifié 1. Et puis, il y a cette manière de parler propre à Paul lorsqu'il s'adresse aux Colossiens : « Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu ; quand le Christ sera manifesté, lui qui est votre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire » (3,3-4). Le rituel qui présidera à la fermeture de mon cercueil propose de reprendre cette même phrase : « Philippe, désormais voue vie est cachée avec le Christ en Dieu... »

Se recueillir, se cacher : ce qui établirait un pont entre ces deux attitudes, ce serait un contexte où la vie se trouverait mise en péril, sans plus de recours possible. Dans un milieu hostile, on voit bien ce que recueillir signifie. Je recueille un naufragé : il s'agit de quelqu'un qui n'a plus la moindre prise sur son destin. Mais, en ce sens, que voudrait dire : « se » recueillir ? Dira-t-on à un réfugié : « Recueille-toi toi-même » (« Sauve-toi toi-même ») ?
Dans le même environnement de menaces, se cacher supposerait le maintien d'une capacité d'initiative et l'existence d'un ailleurs, hors de portée du danger. Mais la localisation des caches évoquées plus haut dit leur caractère paradoxal : elles sont situées sur le lieu même où la menace a déjà pris corps. Comment échapper aux regards dans des blessures dont l'exposition proclame qu'en elles est atteint le fond ultime du vivant ? Comment appeler refuge une mort qui, de toute évidence, est pure absence à soi et au monde ?
Demander cet impossible — un refuge là même où j'expérimente ma propre perte radicale —, c'est espérer contre toute espérance : c'est espérer au sens strict. Le recueillement serait-il le déploiement de cette espérance ?

Se recueillir, en tout état de cause, cela ne peut donc être l'exercice d'une souveraineté sur les événements et la pratique d'une maîtrise de soi qui s'enracineraient dans mes capacités propres. Souveraineté et maîtrise seraient-elles des forces rescapées du naufrage ? Mais un naufrage engloutit un monde dans sa totalité.
Le recueillement relève bien pourtant d'un pouvoir qui se confond avec la liberté et témoigne de la participation de l'homme à la vie manifestée en Jésus de Nazareth : « J'ai pouvoir de donner ma vie et pouvoir de la reprendre » (Jn 10,18). Jésus Christ, qui n'est pas mort et ressuscité pour lui-même mais pour la multitude, ne fait pas état de ce pouvoir pour en garder le privilège exclusif mais pour le partager. C'est ce partage même qui fonde et inaugure sa prédication jusqu'au bout : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous ; heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés » (Le 6,20s). Sur ces lieux redoutables de la pauvreté et de la faim effectives qui bouche...
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