Beaucoup de jeunes ont aujourd'hui du mal à s'engager durablement, particulièrement face aux grands choix de vie (mariage, vocation, orientation professionnelle). Parler de vocation nécessite de mesurer cette difficulté.

Oblomov1 aurait-il aujourd'hui des petits frères ou sœurs d'un nouveau genre ? Étrange personnage, reconnu comme emblématique en son temps, que ce jeune aristocrate russe du milieu du XIXsiècle : l'amour de son divan et sa totale incapacité à prendre des décisions le rendent finalement inapte à la vie sociale de son milieu et, partant, inapte au bonheur. On peut aussi penser au Tanguy2 des années 2000 et à son triste retour… De fait, alors que la jeunesse a souvent été présentée comme l'âge de toutes les impatiences et de tous les possibles, celui de l'enthousiasme exaltant d'un avenir ouvert et prometteur, cette période de la vie est souvent celle de grands questionnements et d'un certain stress, aujourd'hui. Et cela, que l'on se trouve dans un pays où la moitié de la population a moins de vingt ans, comme en Côte d'Ivoire, ou bien dans un pays comme la France où l'âge médian est d'environ quarante ans. Absence ou retard des grands choix, décisions successives… C'est désormais un lieu commun que de constater la difficulté de beaucoup de jeunes à s'engager durablement et à entrer dans du définitif, particulièrement quand il s'agit de prendre une décision de mariage, d'entrée au séminaire ou dans la vie religieuse, voire pour le choix d'une orientation professionnelle. Pour parler aujourd'hui de vocation, il vaut donc la peine d'explorer ce constat pour tenter d'en mesurer la portée et l'enjeu spirituel et éducatif sous-jacent.

Engagement ? Qu'est-ce à dire ?

À l'occasion d'un colloque intitulé « Les jeunes et l'engagement »3, une enquête a été menée par OpinionWay en février 20184. Environ un jeune Français sur deux s'est posé la question d'un engagement au service des autres et s'est renseigné sur des organisations humanitaires et sociales. Un nombre important d'entre eux est déjà impliqué en divers lieux : dès le lycée, certains participent à des maraudes nocturnes avec des aînés ; on en voit ensuite choisir pour logement des colocations avec des personnes en précarité, lancer des actions de solidarité de proximité ou y participer activement, organiser telle manifestation festive dans un quartier, encadrer des plus jeunes dans une association sportive ou culturelle, etc. Ces jeunes s'interrogent sur le comment « vivre bien » et ils désirent « être utiles ». Les situations d'urgence, comme la question du climat et de l'environnement, les requièrent prioritairement, avec un grand besoin de voir les résultats concrets tout en cherchant une cohérence personnelle.

Notons que l'emploi ordinaire du terme « engagement » n'est pas sans ambiguïté. Comme il est possible de passer, d'une année sur l'autre, de l'apprentissage d'un instrument de musique à un cours de danse ou d'arts plastiques, de la pratique d'un sport à une autre, ainsi, la participation durable à un mouvement scout, au Mouvement eucharistique des jeunes ou à un club d'Action catholique des enfants n'est pas assurée, même quand un jeune y prend goût et s'y épanouit. Il est clair que la diversité des expériences est socialement valorisée, plus que leur durée, et on parle désormais d'engagements « ponctuels ». Comment alors approfondir le sens de sa vocation ?

À l'écoute de la réalité des jeunes dans le monde actuel, l'exhortation apostolique post-synodale Christus vivit du pape François (2019), n'hésite pas à rejoindre leur sens de l'engagement en les invitant à un décentrement d'eux-mêmes : « Quand tu sauras pleurer [pour les autres], alors tu seras capable de réaliser quelque chose du fond du cœur pour les autres » (n° 75). De fait, tel besoin découvert, telle situation révoltante ou bouleversante les sollicitent… La générosité est souvent là, et c'est fréquemment un sentiment d'urgence qui a poussé l'un ou l'autre à l'action. Ayant répondu présents à une sollicitation qui les a touchés (et les réseaux sociaux n'y sont pas pour rien !), poussés par un élan du cœur, certains se découvrent finalement « engagés » dans une action précise. Pour autant, ils n'ont pas signé… ni même choisi ce genre d'action plutôt qu'une autre. Mais là s'éveille souvent le sens d'une vocation.

« Je choisis tout ! »

Dans la société occidentale, on demande très tôt, même aux tout-petits, de choisir nourriture, vêtements, jouets, activités, etc. Et, de nos jours, des jeunes peuvent même être sommés de se déterminer sur leur orientation sexuelle… La multiplicité des possibles se transforme en un handicap susceptible de fragiliser la personne dont la boussole intérieure n'a pas encore tous ses repères fondamentaux pour distinguer le bien du mal, le vrai du faux, l'essentiel de l'accessoire, le nécessaire du futile, le raisonnable de l'incohérent, le juste de l'injuste, etc. Il est incontestable que cela retarde la construction de l'adulte.

Dans une société d'abondance où on n'a pas donné aux enfants le temps de désirer avant de recevoir, et dans laquelle ils n'ont pas appris à surmonter de petites frustrations de façon constructive, où le « tout, tout de suite » et le « moi d'abord » peuvent les avoir gouvernés, le succès chez certains chrétiens de la petite phrase de sainte Thérèse de Lisieux : « Je choisis tout ! »5 fonctionne comme un alibi pour retarder une décision et relève trop souvent d'un malentendu. En effet, quand Thérèse rapporte elle-même ce mot d'enfant gâtée témoignant de la force de son désir et non de son refus de choisir, elle en transforme totalement la portée : il s'agit désormais du réalisme spirituel de l'adulte qui la conduit à assumer pleinement tout ce à quoi l'entraîne le choix radical qu'elle a posé en répondant à l'appel du Christ au Carmel. Saisissant que sa vocation est un tout, elle est entrée dans le Mystère pascal et s'appelle désormais Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face.

Or, paradoxalement, ces jeunes adultes qui ont été sommés de choisir dès leur plus jeune âge n'ont pas appris à le faire. En avaient-ils les moyens ? Intérieurement et socialement tenus par une obligation de succès, ils sont parfois pris de vertige puisque choisir implique de renoncer à l'autre ou aux autres termes du choix. Pour l'orientation scolaire, en France, en 2018, outre les conseils reçus en famille, ceux des professeurs et des conseillers d'orientation au sein des établissements scolaires, sans parler de ceux des amis, un jeune sur cinq a eu recours à un coach privé6 et la même proportion déclare finalement n'avoir pas eu le choix de son orientation.

De fait, beaucoup se récusent face à une décision de ce type, attendant explicitement qu'un adulte la prenne pour eux : « Qu'est-ce que vous feriez à ma place ? » Alors même que se sont multipliées les passerelles d'une formation à une autre, ce qui devait dédramatiser une situation souvent réversible, une telle renonciation marque un profond désarroi, transitoire souvent. Mais force est de constater que l'on rencontre des personnalités abouliques, incapables d'assumer un choix dans lequel elles puissent se reconnaître durablement et entrevoir le bénéfice d'un sacrifice ou d'une attente constructive. Les voici toujours en quête d'elles-mêmes, s'interrogeant sur leur vocation, toujours dans l'attente d'un ailleurs.

Un déficit de confiance tous azimuts

Parmi les obstacles à l'engagement de long terme, on peut identifier un déficit de confiance tous azimuts, à commencer par le manque ressenti de construction personnelle : « Je ne vois pas ce que je pourrais apporter. Avant de s'engager, il faut savoir qui on est »7, affirme avec justesse une jeune étudiante en master, ce qui laisse pressentir un grand idéal de service, le désir d'être utile en même temps qu'un profond doute sur soi, sur sa propre identité : qui suis-je pour promettre, pour « engager ma parole » ? La peur de l'erreur est là, terriblement paralysante : peur de se tromper bien sûr mais, conjuguée à pire, la peur d'être trompé, voire manipulé, victime d'abus.

De fait, qu'il s'agisse de leur propre histoire ou de celle de leurs amis, beaucoup de ces jeunes ont été directement exposés à la souffrance de familles divisées voire déchirées, de couples parentaux instables ou infidèles. Les parents concernés, tout occupés qu'ils sont par leurs propres difficultés, semblent en minimiser les conséquences ainsi que la fragilisation que cela provoque chez leurs enfants ; de plus, il n'est pas si rare d'en voir mentir devant leur progéniture. Tenus au silence et rendus ainsi complices, ces derniers se sentent pris en otages, victimes d'un conflit de loyautés générateur d'angoisse, les éducateurs peuvent en témoigner, comme les psychologues. Marqué par sa lecture de travaux du socio-démographe Louis Roussel évoquant le « vol de l'enfance »8, un neuropsychiatre a pu considérer ce genre de situations et leurs conséquences psychosociales comme la « maltraitance ordinaire des jeunes »9, car trop nombreux sont ceux qui se trouvent finalement privés de la « foi élémentaire » nécessaire au développement humain de toute personne.

Sans parler des promesses faites aux jeunes et non tenues, génératrices d'angoisse et de scepticisme, ou d'un sentiment d'abandon dévastateur : qui croire ? À qui faire confiance ? Rien de tel qu'une inquiétude entretenue ou que le soupçon pour briser les ailes d'un être en croissance qui, comme le peuple d'Israël, a un besoin vital, précisément, que lui soit signifiée la divine injonction parentale évoquée par le prophète Ézéchiel : « Vis ! » (Ézéchiel 16,6) ou la promesse transmise par Isaïe : « Tu as du prix à mes yeux et je t'aime […]. Ne crains pas, car je suis avec toi » (Isaïe 43,4-5).

« OK, boomer ! »

De plus, on observe une grande défiance des nouvelles générations par rapport aux institutions, et particulièrement vis-à-vis des élus politiques. Les jeunes sont peu représentés parmi ces derniers et ils rendent directement responsables ceux qui les ont précédés de l'atmosphère délétère et dépressive de beaucoup de nos sociétés qui, elles-mêmes, semblent avoir collectivement perdu confiance dans un avenir meilleur. Elles n'offrent plus guère de projets susceptibles d'appeler à un engagement désintéressé pour le bien commun, quoique la question écologique soit révélatrice d'autres aspirations. Impossible de sous-estimer le poids de dérision dont est chargée la réaction, devenue virale sur la Toile, du « OK, boomer ! » face à un aîné, pour signifier un dialogue impossible : il y a là une mise en cause radicale des générations précédentes, celles des « [papy] boomers », à qui celles d'aujourd'hui reprochent non seulement d'avoir gaspillé de façon irresponsable les ressources de la planète mais, plus encore, de ne pas avoir aujourd'hui le courage d'une remise en cause de leur mode de vie en résistant à toute forme de changement.

Livrés à bien des incertitudes, les jeunes ont parfois le sentiment d'avoir à bâtir sur un champ de ruines et la collapsologie a aussi des adeptes parmi eux. Au lieu de rêves, on a alors des cauchemars, voire du cynisme. Cependant, nous voyons plus de 30 000 étudiants d'écoles d'ingénierie signer un manifeste étudiant « pour un réveil écologique »10, un jeune diplômé de l'École centrale de Nantes s'adresser publiquement à ses professeurs en ces termes : « Vous vous trompez de vision ! »11, une énorme mobilisation à travers le monde suscitée par Greta Thunberg, etc. Les plus jeunes manifestent ainsi une grande capacité d'interpellation politique, quoique sous d'autres modalités que leurs aînés12. Même dans un monde où il se passe des désastres déjà entamés, des choix définitifs s'envisagent ainsi, par étapes.

Dynamique du provisoire et engagement

Parmi les freins à un engagement à long terme, l'angoisse est souvent là, qui guette bien des jeunes croyants comme « une tentation qui nous joue d'habitude un mauvais tour » (Christus vivit, n° 142) et beaucoup, cherchant à avancer, demandent anxieusement : « Comment être sûr que c'est la volonté de Dieu ? » Mais quand un jeune se rend compte que rien n'est écrit d'avance dans sa vie, que la volonté de Dieu n'est autre que l'injonction : « Choisis la vie ! » (Deutéronome 30,19) et qu'il prête attention à l'écho qu'elle suscite en lui, il découvre à la fois que sa liberté est le sujet et l'enjeu d'un combat spirituel, que « toute vie est vocation »13 et que toute vocation est appel à l'audace de la réponse : assumant sa faiblesse, le voici libéré de sa crainte de l'erreur, capable d'oser aller de l'avant, de « persévérer sur le chemin des rêves » (Christus vivit, n° 142), car décision et rêve vont ensemble.

Le cardinal Carlo Maria Martini (1927-2012) a proposé une petite « typologie des décisions »14 ménageant une dynamique du provisoire partant des décisions du quotidien, de celles qui découlent naturellement du désir de vivre à celles qui demandent plus d'efforts, puis à celles qui ouvrent à d'autres horizons et enfin à celles qui engagent l'avenir de façon définitive. Car « le discernement, cela se muscle ! » (selon l'expression d'une jeune), en particulier par la relecture accompagnée. Sur ce chemin, peut se construire un nouveau rapport au temps : attendre, endurer, persévérer… Non seulement c'est possible mais cela relève de la logique de l'amour qui rime avec toujours et rêve d'engager l'irréversible, comme y invitait frère Roger de Taizé :

Toi qui, sans regarder en arrière, veux suivre le Christ, dans l'instant même, et encore dans l'instant, tourne-toi vers Dieu et fais confiance à l'Évangile. […] Le Christ ressuscité est là, il t'aime avant que tu ne l'aimes. […] Sache l'attendre avec ou sans paroles, dans de longs silences où rien ne semble se passer. Là se dissolvent les obsédants découragements et surgissent les élans créateurs.15
 
1 Cf. Ivan Gontcharov, Oblomov, 1859.
2 Cf. Étienne Chatiliez, films Tanguy et Tanguy, le retour, 2001 et 2019.
3 « Colloque 2019 jeunes », Lourdes, 22-24 novembre 2019, consultable sur www.fondationjeanrodhain.org/colloque-2019-jeunes
4 Cf. La Croix, 28 février 2019.
5 Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes, Cerf – Desclée de Brouwer, 1992, p. 84.
6 Enquête du Centre national d'étude des systèmes scolaires (Cnesco), Libération, 11 décembre 2018.
7 La Croix, 28 février 2019.
8 L. Roussel, L'enfance oubliée, Odile Jacob, 2001.
9 Dominique Laplane, Incontournable identité, inédit, 2012.
10 https://manifeste.pour-un-reveil-ecologique.org/fr
11 Discours de Clément Choisne, le 30 novembre 2018, à l'École centrale de Nantes, visible sur www.youtube.com
12 Cf. Anne Muxel, Politiquement jeune, Éditions de l'Aube – Fondation Jean-Jaurès, 2018.
13 Paul VI, Populorum Progressio, 1967, n° 15.
14 C. M. Martini, La onzième heure, Éditions Vie chrétienne, 2012, p. 38 sqq.
15 Frère Roger, « Itinéraire d'un pèlerin », Les écrits fondateurs, Presses de Taizé, 2011.