«Je regardais notre bébé, me raconte un jeune père au cours d’une séance de psychothérapie, je l’ai regardé téter, frotter son nez, sa joue, sa bouche, trouver le bout du sein de sa mère, l’engloutir… J’avais l’impression qu’il allait l’avaler tout entier, avec sa toute petite main posée dessus… Et ma femme qui ne le quittait pas des yeux… qui laissait faire… Et puis, ça s’est arrêté tranquillement… comme ça… Il était… comment dire ?… repus et béat… contre le sein de sa mère… gorgé de lait… gorgé d’elle… » Après un long silence, il ajoute : « J’étais jaloux ! »
Jaloux de ne pouvoir, lui, s’emplir de sa femme avec la même évidence et la même volupté ? Oui, sûrement. Jaloux aussi de la simplicité de cette satisfaction immédiate du désir. Jaloux du désir lui-même primaire, un désir qui cherche son objet, le trouve offert, s’en repaît et, dès lors, trouve le calme, la quiétude. « Quelle chance ! », sommes-nous tentés de dire.
 
Avatars
Hélas, il arrive que ce plaisir simple (éprouver un besoin vite converti en désir et trouver, là où on l’attend, le bon objet, celui dont on a besoin et que l’on désire) ne soit pas toujours aussi aisé. Il arrive que le tout-petit ne trouve pas le sein qui lui est offert. Peut-être parce qu’il est mal offert : la mère pense à autre chose qu’à son bébé qu’elle allaite, accomplit son devoir sans plaisir. Le sein n’est pas en bon état… Ou ce n’est pas le sein mais un biberon mal donné, avec une tétine ou un goût décevants. Autant de situations qui engendreront peut-être, dès maintenant et à l’avenir, une méfiance à l’égard de ce qui pourrait procurer du plaisir, voire de toute relation où le plaisir devrait trouver sa place. Dès lors, un désir de plaisir toujours doublé de crainte et de méfiance. Cela qu’on espère comblant ne le sera peut-être pas ! Les relations à venir ne le seront peut-être pas non plus.
Ce sont les craintes paranoïdes qu’expriment bien des patients au cours de leur analyse. Ou qui même sont à l’origine de leur demande. « Je rencontre une femme. Elle est belle, sympa. Plus je me dis qu’elle est belle et sympa, plus je me méfie. Ça doit cacher quelque chose. Elle cache son jeu. Alors je ne vais pas plus loin… Même vous, qui me dit que je peux vous faire confiance ?… Je ne suis pas tellement sûr… » Et ce rêve de terreur : « Je vois un de ces arbres avec des fruits extraordinaires… C’est dans la forêt tropicale… J’ai soif… ça va être juteux, bon… Je m’approche, je tends la main. Il y a juste à côté un énorme serpent vert, bien caché, qui se détend d’un coup ! Je ne l’avais pas vu. Il était là, il m’attendait, c’est sûr. Il me guettait. Je pars en courant et j’ai la gorge sèche. » Dans les deux cas, c’est bien l’image du bon objet, objet de désir, et qui se révèle cruel, dangereux. Ou risque de se révéler tel, si bien que le désir se paralyse. La frustration règne. La satisfaction n’aura pas lieu, et les relations...
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