Longtemps rédacteur à la revue Christus et auteur d’un grand nombre d’ouvrages, Maurice Bellet publie cet automne deux petits livres bien différents dans la forme et le projet. Très proches cependant par l’itinéraire spirituel et le visage du Christ qu’ils proposent. C’est dans un combat pour l’homme, soutenu par une foi en l’humain, qu’on rencontre le Christ dans ce monde en crise qu’est la post-modernité.
Notre foi en l’humain est un manifeste, court et de lecture aisée, où peuvent se reconnaître bien des baptisés qui cherchent à vivre activement leur foi dans des domaines où l’humanité de l’homme est menacée, en crise. Qu’il s’agisse du respect de chacun et de l’avenir du lien social au travail ou dans les quartiers contre l’exclusion, ou encore de l’avenir de la famille et du respect de la vie, de la conception à la mort. De l’effort quotidien à reprendre chaque jour ou de la mobilisation pour des manifestations et actions collectives de solidarité, c’est une foi « primordiale » en l’homme et commune à tous qui s’exprime d’abord là. Y « ajouter Dieu », comme une réalité venant d’ailleurs et fondant le sens de l’action, n’y ajoute rien et la rend indéchiffrable. Car cette foi primordiale en l’homme qui se déploie selon sa logique, rencontre inévitablement la violence qui l’habite et qu’il faut combattre, si l’on veut que l’humanité de l’homme soit vraiment victorieuse. Le refus de combattre la violence par la violence, fût-elle religieuse et jugée légitime, est la condition pour que se révèle, s’éveille et prenne corps en chacun ce désir d'humanité respectée et victorieuse de toute violence. Là se rencontre le Christ dans l’actualité de sa mort et de sa résurrection, de sa victoire contre les forces de mort, d’où sourd la vie nouvelle confiée aux hommes dans l’Église. Chaque étape de cette démarche de foi appelle une décision personnelle de celui qui s’y engage. Il fait de sa vie une expérience de liberté dans l’Esprit qui fait advenir le Royaume.
Le titre du second ouvrage, L’explosion de la religion, est équivoque. D’une part, il est le premier moment, décisif, d’un mouvement de conversion personnel et collectif qui en comporte cinq. D’autre part, loin d’évoquer une sorte de désagrégation de la religion, qui vient spontanément à l’esprit, il désigne plutôt l’éclatement des limites dans lesquelles nous enfermons une religion qui ne cesse pourtant de mourir ici et renaître là. Du coup cette explosion première est décisive. Éclatement, libération des mots et des postures devenus insignifiants et enfermants. Libération aussi de l’énergie spirituelle, de cette confiance primordiale dans la vie commune à tout homme. Celle-là même qui éveille le tout-petit à son environnement, au langage, à l’autre, à plus grand que lui. Renaissance, éveil de Nicodème à la vie de l’Esprit. Elle ouvre l’oreille du cœur et rend sensible, sans pré-jugement, à ce qui s’éveille en-deçà de tout savoir au plus profond de nous, à ce qui inspire l’action mais aussi l’expression la plus artistique des hommes d’aujourd’hui. Elle habite de nouvelles modalités de présence humaine et signifiante au monde et aux hommes, sans exclusive, avec douceur et fragilité. L’écoute bienveillante et la parole en sont les éléments essentiels, donnant consistance à un Christ qui n’est d’abord perçu ni comme le Verbe incarné, deuxième personne de la Trinité, ni comme le Jésus de l’histoire. Il est d’abord cette présence, cette ou ces personne(s), donnée(s) sur le chemin de la vie, comme aux disciples d’Emmaüs. Il discerne avec nous, en nous et dans le monde les séductions de la mort qui jalonnent la voie jamais tracée d’avance de notre réalisation et de notre sainteté. Icône du Christ qui œuvre en nous, nous sauve et nous ouvre à l’amour incroyable du Père. L’un des intérêts majeurs de ce livre réside certainement dans le portrait du Christ, à proprement parler l’icône, que l’auteur nous livre touche après touche. Un Christ qui habite son écoute et son regard toujours si incisifs. Un Christ à la mesure des potentialités inouïes de l’homme post-moderne.
Remi de Maindreville