Cet essai d’une grande densité, dont la tonalité pastorale utile et bienvenue n’échappera à personne, rappelle opportunément que l’expérience spirituelle s’accomplit, plus encore que dans l’espace de la pensée, dans celui des affects (cela même que réveillent ou provoquent les sens spirituels). Elle ne s’en soucie pas moins d’une attention au symbolisme qui habite le réel et le revêt de sens et de significations.
On comprend dès lors que les larmes, fait banal de l’existence humaine, constituent (et peuvent être comprises comme) une manifestation spirituelle de première importance. Encore faut-il consentir au mystère qu’elles attestent, celui de l’intériorité qui, en elles, s’exprime, indéchiffrable au regard scientifique s’employant à les analyser comme pur phénomène physiologique ou, au mieux, comme indice d’un bouleversement psychologique. Ainsi sont-elles les gardiennes du mystère de l’être, dont elles rappellent l’obstinée présence, nous interdisant la tentation scopique qui saisit le discours médical en mal de systématisation explicative, à défaut de compréhension.
Les larmes qu’approchent validement phénoménologie et métaphysique et, plus encore, la littérature et le geste artistique, auraient-elles leur source dans cette déchirure où l’être découvre que « Je est un autre », où, par-delà la nostalgie d’une innocence à jamais perdue, le désir souligne l’écart entre ce que je voudrais être et ce que je suis : blessure originelle entre – reprenons les mots de Maurice Zundel – le moi possessif (que fabrique et contrôle la société) et le moi-source, proprement authentique, mais à venir ? Cette déchirure pourrait être vertigineuse et insoutenable, les larmes l’irriguent, nous permettant ainsi d’habiter sans dégoût notre finitude.
Depuis les lamenti de l’époque baroque et les torrentielles déplorations de l’opéra romantique ou vériste, l’affinité entre les larmes et la musique est une évidence : non que la musique y trouve une facilité pathétique qu’elle exploiterait et encouragerait, mais toutes deux défient la fadeur du temps-comme-il-va. Elles attestent la proximité de son autre qu’est l’éternité.
Plus hardiment encore, l’auteur souligne avec force que la source des larmes, c’est l’ineffable (ce qui qualifierait tout autant le mystère de Dieu) : elles protègent ainsi le secret qui est la vérité de l’être, inaccessible à l’approche mathématique et à la mesure du réel, la vérité ne se confondant pas avec l’exactitude. D’où la répulsion de notre modernité qui réprouve les larmes, elle si soucieuse de mesurer le calculable et, quantifiable, et si éprise de transparence ! Or les larmes, parce qu’elles voilent le regard, donnent à voir : elles révèlent le vrai.
FRANÇOIS MARXER
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