La fraternité relève d’une histoire, d’un vouloir lié à une confiance et à une affection. Faire que l’autre devienne ma sœur, mon frère, y compris s’ils le sont, ne peut relever de la seule « nature », pas davantage de l’unique volonté. Se transformer en frères et sœurs. Là où le sang peut être un soutien à ce devenir, mais aussi un handicap. Mais il y a aussi ces femmes, ces hommes, qui sont comme des sœurs et des frères pour nous. Parce que nous avons grandi ensemble, partagé les mêmes joies, les mêmes jeux, les mêmes drames. Ou parce que, bien plus tard, ils nous ont portés, soutenus, crus, quand tant d’autres – ceux peut-être de chair et de sang – nous tournaient le dos.
Ainsi la vie se charge-t-elle de donner à ce terme plusieurs significations. À partir de réalités différentes – même parenté ou non –, s’esquisse-t-il que la fraternité – ou la sororité ? – est un devenir, un avenir, une confiance éprouvée et non un état de fait ?
Devant cette complexité qui se manifeste dans l’aventure humaine, le texte biblique est une fois de plus un soutien, une force. Se mettre à son école sera notre voyage exploratoire. Car il faut lui laisser ses chances de nous surprendre et de nous entraîner dans une compréhension neuve, vivante, jusqu’à celle de la fraternité du/en Christ. Mais impossible d’entrer dans une interprétation de la fraternité en Christ et de ses conséquences éthiques sans s’interroger sur ce qu’est être frère – ou sœur – dans le Premier Testament.
Mémoire de la convoitise et de l’envie
• « L’humain avait connu Ève sa femme » (Gn 4,1). Quelle relation est ainsi décrite ? Un homme sujet, une femme possédée (sa femme).• « C’est ton homme qui dominera sur toi » (Gn 3,16). La réaction d’avidité d’Ève se portera sur son fils Caïn dont Ève dira : « J’ai acquis un homme avec Adonaï » (4,1).
Nous avons ici la première occurrence du terme « frère » pour désigner la relation biologique de Caïn et d’Abel, tous deux fils d’Adam et d’Ève. Mais, au regard de cette situation, elle acquiert rapidement une connotation inquiétante : le frère est l’ennemi, car il menace ma place, ma maîtrise de la relation, de la vie, de la bénédiction. Comment s’étonner en effet que, dans un tel contexte, Caïn soit saisi d’une convoitise jalouse qui le poussera à évincer son frère – lui qui constitue à ses yeux un obstacle à sa maîtrise ?
Car, dans cette histoire des commencements, Abel n’est que « fumée, buée ». À sa naissance, il n’est donc rien, ou si peu. Et c’est le Seigneur qui – en le regardant et en préférant son offrande – va imposer à Caïn un tiers, un autre devant lui : Abel. Situation qui pourtant n’est pas dramatique. Devant les sentiments mortifères de Caïn, le...
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