Dans son célèbre Commentaire de la première Epître de saint Jean — véritable traité sur la crainte —, Augustin écrit : « Quand la charité commence à habiter le cœur, elle chasse la crainte qui lui a préparé la place. Plus en effet croît la charité, plus la crainte décroît ; et plus la charité devient intérieure, plus la crainte est chassée dehors. A plus grande charité, moindre crainte : à moindre charité, plus grande crainte » (LX,4) 1. Crainte et charité semblent donc s'exclure, ou du moins varier en sens inverse l'une de l'autre. A terme, la crainte devrait disparaître. Augustin lui reconnaît tout au plus une fonction préparatoire. A vrai dire, il ne fait que reprendre saint Jean qui écrit : « La crainte n'est pas dans la dilection, mais la parfaite dilection bannit la crainte, car la crainte est accompagnée de tourment » (I Jn 4,18).
Mais, dans le même commentaire, Augustin évoque aussitôt un autre texte de l'Ecriture qui est d'une tonalité toute différente et semble même contredire le premier. A côté d'une crainte vouée à disparaître, il parle d'une crainte « qui demeure à jamais » (Ps 18,10). Augustin se trouve dès lors devant la tâche d'harmoniser ces deux approches. Il le fait en distinguant dans la crainte un double visage : l'un charnel, l'autre spirituel. Il existe donc deux sortes de crainte : l'une servile et l'autre chaste, tout comme il existe un amour charnel et un amour spirituel. La première seule est vouée à disparaître, tandis que la seconde peut devenir la meilleure « compagne » de l'amour, et à ce titre, elle demeure à jamais.
La première tâche d'Augustin va donc consister à écarter toute idée de contradiction dans l'Ecriture. Il lui reste alors à préciser la nature spécifique de ces deux visages de la crainte. On ajoutera au dossier une brève réflexion sur le destin de la crainte en Occident.


Deux voix : un même Esprit


Comment accorder le verset johannique que nous venons de citer : « De crainte, il n'y en a pas dans l'amour » (1 Jn 4,18), avec le verset du Ps 18,10 : « La crainte du Seigneur est chaste, demeurant à jamais » (IX,4) ? D'un côté, la crainte est appelée à laisser la place à l'amour ; de l'autre, elle est assurée de survivre aussi longtemps que l'amour, c'est-à-dire toujours. Faut-il choisir entre les deux ? A la différence des manichéens, qui déchirent l'Ecriture « à belles dents » en la scindant en deux morceaux disparates, Augustin se fait le défenseur de son unité : l'un et l'autre Testament relèvent du même Esprit et ne peuvent se contredire. Les manichéens éliminent la contradiction en rejetant l'Ancien Testament, oeuvre d'un Dieu mauvais, comme périmé. Jean l'emporte donc sur David. Au lieu de supprimer l'un des deux versets, Augustin s'engage au contraire à montrer leur accord :

« Interrogeons les deux paroles de Dieu. Il n'y a qu'un seul Esprit, bien qu'il y ait deux livres, deux bouches, deux langues....
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