«Un homme détenait pour toute richesse une pierre précieuse. Scrupuleusement, il veilla sur son trésor. Un jour, le malchan­ceux laissa tomber la pierre sur le sol. La chute en altéra le lissage. Alors le malheureux, après de vaines tentatives, décida de rencontrer les lapidaires de son village. Tous s’efforcèrent sans succès d’éliminer l’égratignure. Bientôt vint un travailleur étranger à qui l’on tendit le joyau : “Regardez, ma pierre est abîmée à jamais.” L’artisan prit ses instruments, examina l’objet, puis dessina sur l’empreinte des pétales et des feuilles » 1.
Cette allégorie me paraît contenir tous les éléments que j’aimerais développer ici : le trésor précieux de la vie, sa fragilité, l’aide d’autrui… et surtout l’interaction mystérieuse entre deux expériences, celle de l’éprouvé et celle de l’étranger ; autrement dit, celle de l’affrontement et celle de l’abandon à la réalité.
Mon métier de soignant m’a fait côtoyer la maladie et le deuil : je les utiliserai comme figures symboliques de toute épreuve physique ou morale. J’ai découvert là toutes les ressources qu’un homme peut trouver au fond de lui pour faire face à une réalité à laquelle il n’est généralement pas préparé. J’ai été surpris par ce qui peut se tisser entre les êtres, s’échanger dans le non-dit, même, par exemple, entre un enfant et une personne âgée désorientée.

L’expérience de l’impuissance

 
J’ai été guidé par les témoignages convergents de ceux qui, après coup, ont exprimé de multiples manières que la souffrance avait été un événement bénéfique dans leur vie. Cette aventure les avait transformés de l’intérieur au point qu’ils en étaient devenus diffé­rents. L’hiver souvent glacial avait généré un printemps inespéré.
Comment ces éprouvés avaient-ils pu transformer l’initiale ré­signation devant l’incontournable en une acceptation qui les avait fait grandir ? En d’autres termes, leur cheminement souterrain m’intriguait davantage que l’émergence d’une nouvelle identité. Même si les situations étaient uniques, elles me semblaient avoir un socle commun : l’expérience de l’impuissance. Quel qu’il soit, l’événement arrête en plein élan une force de vie qui se croyait iné­branlable. Colère, révolte ne sauraient rien changer à cet imprévu dont le premier effet est de déstabiliser. Toute tentative d’explication sur l’épreuve et sur sa cause reste vaine ; elle n’allège pas le fardeau, mais démobilise du combat pour la vie. Et puis, l’étalage de bien des préoccupations antérieures apparaît tout à coup futile et laisse monter la question centrale : « Qui suis-je maintenant que tombent habitudes et conventions ? »
La révélation judéo-chrétienne parle de l’épreuve en terme de tentation sans préjuger de ce qui surgira. En soi, l’épreuve n’est ni bonne, ni mauvaise ; elle laisse dans l’incertitude des réactions provoquées. Elle évoque la relation entre Dieu et l’homme comme une mise à l’épreuve réciproque : Dieu sonde le coeur de l’homme pour « l’humilier et connaître ses sentiments » dans la « traversée du vaste et affreux désert » (Dt 8,2 et 1,19). Mais de son côté, l’Homme met Dieu en examen, il le tente et va jusqu’à le provoquer.
On voit ici, au-delà de l’anthropomorphisme de ces formules, que l’imprévu menace la relation et ébranle les fondements de la confiance mutuelle. Dans la relecture de l’événement, l’homme fait l’expérience de la fidélité de Dieu : « Dieu m’a mis à l’épreuve, mais Dieu est fidèle » (Ps 118). L’épreuve peut alors devenir un événement fondateur comme dans l’histoire d’Abraham. À la lumière du texte de la Genèse, l’enjeu de l’exigence imposée à Abraham – la demande du sacrifice d’Isaac – est dans sa capacité ou son refus à accepter de n’être point l’origine de son fils. Ce fils qu’il chérit tant dans sa vieillesse, il lui est demandé de renoncer à tout droit sur lui, parce qu’il est d’abord un don de Dieu.
Tel est le sens capital de toute épreuve : révéler le fond de l’être de l’homme. Il faut bien tout le poids de l’imprévu pour qu’il ouvre les yeux sur cette prodigieuse illusion qui consiste à se croire la source de sa propre vie, drogué qu’il est par l’imaginaire de sa toute-puis­sance. Dans la souffrance de ce renoncement, il n’est plus possible de faire semblant, de tricher, de « sauver la face » devant autrui. Au-delà du « comme si » et des regrets, apparaît la question : dans mon impossibilité même à modifier le cours des choses, qui suis-je aujourd’hui ? L’épreuve et la solitude dans laquelle immerge cette souffrance offrent l’occasion de revisiter les routes de son passé, sans concession, en laissant remonter de l’ombre les dons reçus. Somme toute, les adversités de la vie peuvent nous offrir l’occasion d’un travail intérieur, d’un réajustement à la réalité, en nous remet­tant humblement dans le statut d’homme mortel à qui rien n’est dû et à qui tout est donné provisoirement. Rien n’est perdu pour sortir de la léthargie, mais est-il nécessaire d’attendre le « choc du réel » pour s’éveiller ?
 

Peut-on se préparer à perdre ?


La culture rurale dans laquelle j’ai grandi m’a très tôt initié au déclenchement naturel de solidarité lorsqu’une épreuve atteignait l’un de ses proches ou une famille : deuil, incendie, maladie du trou­peau… Aujourd’hui que les maillages de solidarité sociale se sont souvent distendus, un individu est-il condamné à faire face seul à l’épreuve ? Est-il vraiment privé de toute initiative personnelle pour anticiper sur le malheur ? Je suis convaincu que les philosophes et les spirituels permettent tant à l’éprouvé qu’à un proche d’inventer une forme nouvelle de solidarité humaine. Ces auteurs proposent d’expérimenter un art de vivre au quotidien nourri d’amour de soi et d’amour de l’autre. À défaut d’échapper au malheur, n’y a-t-il pas des voies pour s’y préparer ?
Je relèverai trois apprentissages possibles de la « construction de soi », allant d’une expérience d’intériorité à la qualité d’une relation. La vigilance et la détermination les rendent tous trois crédibles à mes yeux : ils offrent des repères et une distance face à l’irruption de l’imprévu dans sa propre vie comme dans la relation avec celui ou celle qui subit l’épreuve.

L’humilité du non-savoir

La sensibilité croissante à la dimension globale de la personne, surtout dans les milieux de soins, incite à ne pas enfermer l’autre dans l’apparence de son agir. L’autre porte en lui une part de mys­tère : derrière le visible gîte le lieu secret d’une liberté inviolable, menée par une cohérence invisible. « Il y a parmi nous quelqu’un que nous ne connaissons pas », chantait Didier Rimaud.
La reconnaissance de l’autre comme mystère est particulièrement importante dans toutes les situations de pauvreté et de perte. Bien des intentions d’aide sous-estiment les ressources intérieures et les capacités d’adaptation de la personne – ce qui conduit parfois à quelques maladresses. C’est en faisant l’expérience que la Vie est au travail en moi, même dans l’adversité, que je peux leur échapper. René Habachi exprime bien la force de ce regard à toute épreuve : « Nous pouvons toujours douter d’un être si nous ne nous décidons pas à tirer de nous-même une force de surcroît, un don gratuit, un consentement qui recouvre l’abîme de son mystère » 2. Accepter ce mystère en l’autre s’accomplit dans une rencontre vraie au coeur d’un silence rempli de respect et parfois d’admiration.

La priorité du présent

Le deuxième apprentissage, de loin le plus répandu, me paraît porter sur la priorité accordée au présent. Il existe dans les diffé­rentes traditions spirituelles que j’ai rencontrées un consensus impressionnant sur l’importance d’acquérir un art de vivre « ici et maintenant ». Il s’apprend par le renoncement à s’échapper dans un ailleurs inquiet ou à attendre demain pour être heureux ou encore à s’enfermer dans les regrets du passé. Un travail considérable a été mené depuis plusieurs années sur le processus de guérison inté­rieure 3, souvent à partir d’approches psycho-corporelles. La difficulté de traverser une épreuve me paraît décuplée lorsqu’elle réactive des blessures anciennes non guéries ou réveille des culpabilités.
Ce travail d’allègement, parfois difficile et long, permet d’être en bonne santé morale et psychique quand survient le malheur : « Lorsqu’on habite pleinement le présent, il n’y a ni regret à propos du passé, ni craintes à propos du futur, il n’y a que la plénitude de l’instant, l’ouverture à ce qui est » 4. Cet art de vivre permet égale­ment de ne pas se laisser entamer par la précarité sociale, par les inquiétudes scientifiques sur l’avenir de la planète, etc. Il ouvre à l’écoute de notre voix intérieure, celle qui nous envoie vers l’autre. Dans l’Évangile, l’« ici et maintenant », qui laisse à chaque jour sa part de peine (Mt 7,34), offre aussi l’occasion d’un appel à vivre aujourd’hui à ne pas manquer.

La recherche de sens

Chacun porte, depuis l’enfance, des questions existentielles et des pourquoi adressées à la réalité du monde. Il ne va pas de soi de les conserver intactes, de les préserver du matérialisme ambiant. Il n’est pas naturel d’accepter la confrontation entre son enfant intérieur et ce que la vie en a fait à travers le visage multiforme des rencontres et des événements. Je connais des quadragénaires qui ont socialement réussi sur le plan professionnel et familial, mais qui sont assez honnêtes pour constater et reconnaître qu’ils font fausse route. Grand est leur courage lorsqu’ils abandonnent cette « vie de perdition » remplie alors à leurs propres yeux de lâchetés et de compromis, pour réorienter leur vie.
À tout âge et dans toute situation, y compris les plus dramatiques, l’homme a en effet besoin de trouver une orientation à son existence, surtout s’il désire survivre à l’épreuve. Je pense à l’expérience du psy­chiatre Victor Frankl en camp de concentration : les seuls survivants étaient ceux qui parvenaient à donner du sens à leur situation déses­pérée. C’est le propre des spiritualités d’en proposer un, assorti de moyens concrets pour y être fidèle. Beaucoup sont attirés aujourd’hui par des voies extrême-orientales : à travers la sortie des dualités, elles font du présent le lieu de réconciliation des forces opposées qui habitent l’homme dans la construction de son unité intérieure. On trouve des échos de cette sagesse dans l’évangile apocryphe de saint Thomas : « Lorsque vous ferez les deux UN et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur, l’extérieur comme l’intérieur, le haut comme le bas, lors­que vous ferez du masculin et du féminin un Unique, […] alors vous entrerez dans le Royaume » (logion 22).
Je relis aujourd’hui le récit des Béatitudes comme l’occasion d’un travail d’unification intérieure par la traversée de la souffrance avec ses fruits réels. Les épreuves s’avèrent chemins de transformation et de connaissance : « Heureux qui a connu l’épreuve, il est entré dans la vie », dit encore l’évangile de Thomas (logion 58). La vie au-delà des tribulations appelle à revivre. Le voyage vers l’évolution spirituelle est parfois long, rendu difficile par l’absence ou le refus d’un « maître ». La vigueur, la volonté et la résolution d’utiliser dans la durée des « disciplines », d’accepter de « travailler sur soi », ne peuvent être motivées que par un amour qui a nom confiance – confiance en un autre, en sa parole, en sa présence, dans l’absence même.
Cet amour qui mobilise nos énergies vient nous déloger de l’en­fermement et réveille notre liberté assoupie. L’accès à cette véritable liberté est le chemin de tout engagement et donne la possibilité d’être ferme face aux imprévus. Cependant, on voit que saint Ignace, à propos de l’entrée dans l’« indifférence » (par rapport à la santé ou à la maladie, par exemple), a l’intuition que cette liberté n’offre pas de sécurité absolue et reste fragile (Exercices spirituels, n° 23). Elle devra se confronter à la complexité du quotidien et apprendre la distance nécessaire par rapport à toute perte possible, intégrant celle-ci dans la trame inachevée de sa propre vie.
 

Une liberté pour renoncer


Cet amour me paraît être la réponse ajustée à un appel à vivre, gratuit et discret, reçu en dehors des voies ordinaires de la séduction. Il a comme caractéristique d’avoir été entendu au bon moment – ce moment imprévisible où un retournement radical est envisagé, où un renversement des tendances mortifères est apparu fugitivement. Un nouvel ordre s’avère d’emblée concevable et assez stable pour durer. Déjà, en 1996, le psychiatre protestant Michel Ribstein nous a éclairés sur cet instant salvateur du kaïros et appris la vigilance évangélique du « moment opportun » 5. Celui qui a été sensibilisé à l’importance de ce kaïros sait recon­naître comme des frères ces personnes dont l’âme et la chair sont blessées, et admirer leur grandeur que n’auront jamais ceux qui « portent leur vie en triomphe » (Christian Bobin). Le kaïros lui offrira une lumière nouvelle : parce qu’il a fait l’expérience que des pertes consenties ont été pour lui l’occasion d’une croissance intérieure, d’une ouverture plus forte que ses propres peurs, il peut rejoindre son prochain au creux de sa difficulté et lui offrir un regard de bonté, de patience et de bienveillance. Se révèlera alors chez le prochain, si c’est le moment opportun, un désir de vivre encore, malgré tout. « Advienne que pourra et tout sera bien. Je prends ce qui vient et demande que me soient données les forces nécessaires pour tout mener à bien. » Tel est l’ultime message d’Etty Hillesum 6.
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La seule espérance face à l’avenir est qu’un étranger venu d’ailleurs traverse notre route, nous offre son regard d’enfant et éveille le nôtre. En un instant fugace, un changement radical est possible, qui défie toute fatalité. Il nous dira : « La pierre de ton coeur n’est pas abîmée à jamais. » Il la prendra délicatement dans ses mains, il dessinera sur les rayures des pétales et des feuilles.
Par amour pour nos compagnons de malheur, il est possible d’en­gager notre liberté dans des renoncements qui permettent un service plus ajusté auprès des « pauvres », là où l’homme est blessé. C’est alors qu’aura été entendu l’appel de la Vie à quitter ses frontières et à veiller afin que la ténèbre n’étouffe pas la naissance du jour.

 
1. Cité par Alexandre Jollien dans La construction du Soi, Seuil, 2006.
2. Commencements de la créature, Centurion, 1965.
3. Voir notamment Dennis et Matthew Linn, La guérison des souvenirs (Desclée de Brouwer, 1987), Jean Monbourquette, Aimer, perdre et grandir (Bayard, 1995), Judith Viorst, Les renoncements nécessaires (Laffont, 1998). Alain Houziaux et alii, Peut-on se remettre d’un malheur ? (Éditions de l’Atelier, 2004), Christelle Javary, La guérison : quand le salut prend corps (Cerf , 2004)...
4. Rosette Poletti, Plénitudes, Jouvence, 2007.
5. « Le ka ros, l’occasion à ne pas manquer », Ouvertures, n° 82, 1996.
6. Une vie bouleversée, Seuil, 1985.