Le film Un jardin qu'on dirait éternel est un éloge du geste mille fois répété dans l'exercice précis et subtil de la cérémonie du thé. Il s'y déploie les maintes variations d'une répétition qui est aussi un art de l'attention à la vie dans ses tonalités mineures.

Le mot « répétition », directement hérité du latin repetitio, veut dire « action de redire » et traduit le résultat de cette action. Synonyme de « recommencement » ou de « réitération », il indique qu'est refait une ou plusieurs fois un même acte. Dans cette acception, des exemples empruntés à l'architecture et à la peinture désignent une copie, en rhétorique, une figure de reprise et, en musique, un procédé de composition. Dans le domaine de l'horlogerie et de l'armurerie, le mot s'emploie pour désigner un mécanisme automatique et, dans celui de la psychologie, le ressassement. Dans l'usage courant, le mot garde une connotation plutôt péjorative : ce qui se répète se reproduirait au risque d'une monotonie fastidieuse. Mais, dans les arts, au théâtre en particulier, la répétition est une séance de travail qui permet de « fixer dans la mémoire » et d'acquérir une certaine maîtrise. De même, la « répétition », au sens de leçon donnée par un maître à un élève, vient conforter un apprentissage1. Paradoxalement, chaque fois qu'il y a de la répétition, il y a aussi de la distinction et la répétition contribue justement à rendre attentif à la différence. Dans un jardin qu'on dirait éternel, le film récent de Tatsushi ÅŒmori, adapté du livre de Noriko Morishita2 en 2020, le montre avec finesse. Le sujet en semble ténu – une jeune étudiante qui ne sait pas très bien comment s'orienter dans la vie accepte d'apprendre l'art de servir le thé – mais le film montre comment, par-delà « le fragile devenir3 » du personnage, se découvre la saveur du moment présent.

À quoi consacrer sa vie ?

Le film s'ouvre sur la façade d'une maison. Une famille revient d'une séance de cinéma, comme la voix off l'apprend au spectateur : « Une histoire déprimante en noir et blanc sur de pauvres forains. Je suis passée totalement à côté. J'aurais préféré voir le Disney. ». La caméra s'avance en travelling tandis que la porte se referme sur eux, puis que s'y superpose la même façade, dix ans plus tard. Cette ellipse temporelle installe l'action dans l'été 1993. Noriko, jeune fille de vingt ans, étudie à la fac. Tandis que, dans le décor, on peut lire le panneau « Life » sur le quai, le train qui l'y conduit rappelle, dans le plan sur la voie ferrée, une métaphore bien connue de la vie. La voix off de Noriko poursuit : « Les années d'étude ont filé à toute vitesse » et, dans la séquence suivante, tandis qu'elle retrouve à la cafétéria d'autres étudiantes et que le dialogue porte sur l'orientation dans la vie professionnelle, elle conclut : « Moi, je ne savais toujours pas ce que j'avais envie de faire. » En famille, elle fait preuve de la même irrésolution tandis que sa cousine Michiko est louée pour son assurance. Sur une suggestion de sa mère, Noriko se laisse convaincre de suivre, comme sa cousine, les cours de Madame Takeda qui enseigne l'art du thé.

La cérémonie du thé

Le film prend le temps de filmer les différentes étapes auxquelles les jeunes novices sont initiées par Maître Takeda, jouée par la merveilleuse Kirin Kiki. La cérémonie très codifiée du thé est enseignée au fil des semaines par nombre d'injonctions : ouvrir la porte à 70 %, de la main gauche, puis poser l'autre main et s'incliner, entrer du pied gauche d'abord, sans marcher sur la démarcation du tatami mais en le traversant en six pas. La jarre doit être portée les doigts joints. Le fouet à thé s'utilise de l'extérieur vers l'intérieur, il faut le soulever et le regarder, trois fois. Les genoux doivent être alignés avec le coin du foyer. Le repose-louche, déposé dans le troisième coin du tatami, la louche, disposée parallèle au corps. Sur la droite, le foyer à cinq points du bord du tatami. Le geste parfait, maintes fois répété, ne doit plus se faire remarquer mais s'inscrire avec grâce dans un ensemble auquel il doit s'accorder harmonieusement. Gestes, posture, rythme lent, silence de l'hôtesse comme de ses invités, tout fait de cette cérémonie aussi méticuleuse qu'ordonnée un véritable rituel. Son apprentissage se révèle difficile et demande docilité, persévérance et humilité. Après les vacances d'été, Noriko a oublié certains gestes. Mais surtout, alors qu'elle croit avoir acquis une certaine aisance, elle est obligée de reprendre l'exercice au début car la préparation du thé d'hiver diffère de celle du thé d'été. Aux jeunes filles qui l'interrogent sur la signification de tel geste ou de telle règle, leur professeure finit par répondre : « Vous m'embarrassez avec vos questions […]. C'est comme ça, l'art du thé. » L'art est sans pourquoi, voudrait-on ajouter en paraphrasant Angelus Silesius. Mais, surtout, il faut s'exercer et se familiariser plutôt que réfléchir. C'est pourquoi l'apprentissage passe par la répétition qui inscrit dans le corps la mémoire du geste. À Michiko qui se répète mentalement l'ordre des opérations, Maître Takeda enjoint : « Ne réfléchis pas avec ta tête. N'apprends pas, imprègne-toi. À force de pratiquer, tes mains finiront par bouger toutes seules. » C'est l'intelligence de la main et non celle du cerveau qui est sollicitée pour saisir la boîte à thé ou la louche, s'incurver « en demi-lune » et s'ajuster au bol. « Tes mains savent », affirme Maître Takeda. « Mes mains ont bougé toutes seules », confirme Noriko. Ce qui s'apprend là, c'est aussi, et d'abord, un art d'être présent à soi-même.

Un art sensible

Avant même la préparation et le service du thé, la première leçon porte sur l'art de plier la serviette. Plier le linge est un geste féminin ancestral, associé à la répétitivité des tâches domestiques. Le cinéma japonais, celui d'Ozu en particulier, a souvent mis en scène des personnages féminins occupés à cette tâche. Ici, les doigts de Madame Takeda glissent sur le tissu orangé en un geste précis, sans être lent. La main le caresse et l'enveloppe pour le glisser dans le kimono, puis sur la poitrine, dans la ceinture enfin. La scène est à la fois visuelle – la couleur orangée de la serviette tranche sur celle du kimono sombre – et sonore – puisqu'il faut faire claquer le tissu. « C'est le bon son », approuve la professeure lorsque ses élèves s'exécutent. Une jeune artiste indienne contemporaine réinterroge justement le sens de ce geste. Elle se filme en jean et chemise blanche, en train de plier du linge sur un canapé. « Par la couleur, le son, la répétition, la fragmentation et la multiplication, Surabhi Saraf transforme une activité prosaïque, banale, en une expérience visuelle et sonore captivante4. » Ce geste du quotidien, banal en apparence, prend ici une dimension plastique mais aussi sensible et même spirituelle, revendiquée par l'artiste : « Toute action entreprise ou réalisée avec un regard intérieur a le potentiel de nous transformer et de créer un espace sacré auquel nous aspirons en tant qu'humains5. » Dans la cérémonie du thé, forme, matériau des objets, couleur et texture des gâteaux importent aussi. Madame Takeda fait ainsi observer aux jeunes filles le bol fait à la main par un grand artiste renommé – « son poids, sa texture, ses courbes qui épousent naturellement la main » – et les invite à voir autant de bols que possible : « Nourrissez vos yeux. » Accord de la posture, des gestes, du rythme, tout concourt à cette célébration qui exhausse les gestes de Noriko lorsqu'elle y parvient. La caméra filme en gros plan ses mouvements plus assurés et plus fluides comme en une chorégraphie, esthétique, liturgique presque, dans laquelle tous les sens sont sollicités.

« Chaque jour est un bon jour »

Les portes coulissantes du salon de thé de la maison japonaise traditionnelle de Maître Takeda s'ouvrent sur un jardin, décor qui va permettre de marquer le changement des saisons. Dans la succession apparemment monotone des jours, les saisons jouent un rôle différenciant que le récit souligne : c'est la « saison des petites chaleurs », celle de « la rosée blanche », puis celle des « grands froids » avant que ne revienne la « saison des grandes chaleurs ». Avec l'hiver, les rites diffèrent, il faut oublier les règles de la préparation d'été pour « se concentrer sur le foyer ». Une autre année, au moment du solstice d'été, Noriko est invitée à écouter le bruit de la pluie qu'elle trouve alors différent de celui de la pluie d'automne. Un jour, elle sent une légère différence de son, entre l'eau chaude qui « sonne plus grave » et l'eau froide « plus étincelante ». La succession des jours n'est pas stricte répétition mais affine la perception de leur spécificité. Elle s'accorde au cycle des saisons qui n'est pas retour du même mais recommencement et redécouverte de l'événement qui se renouvelle. Ainsi, le premier jour de l'hiver s'ouvre-t-il avec l'hamamélis ou « fleur de l'hiver » qui fleurit à la période la plus froide de l'année comme on goûte, au dernier jour de l'hiver, le gâteau appelé « pousse de l'hiver » représentant un bourgeon qui perce à travers le sol aride de l'hiver. Il permet d'espérer l'arrivée du printemps. Noriko qui, auparavant, « maintenai[t] [s]on souffle à travers l'hiver » entre alors dans une autre relation au monde sensible. Les jours se distinguent et se goûtent selon les saisons : « Les jours de pluie, écoutez la pluie ; les jours de neige, écoutez la neige ; l'été, ressentez la chaleur ; l'hiver, le froid glacial. Chaque jour est un bon jour. » Ainsi, la répétition des jours, comme celle des années, échappe-t-elle à la monotonie, car tout moment y acquiert sa singularité. À l'occasion du Nouvel An, pour la première bouilloire de l'année, Maître Takeda prépare un thé fort pour ses élèves. C'est l'année du chien et elle utilise le bol adéquat. Comme le remarquent les jeunes filles, « on n'utilise ce bol qu'une fois tous les douze ans » et, « à l'échelle d'une vie, cela fait seulement trois ou quatre fois » ce qui confère une gravité solennelle à l'événement.

Une vie qui ne prend pas son envol

Pendant ce temps, Noriko aborde avec velléité sa vie de jeune adulte, marquée par des fêlures. La thématique des choix de vie revient dans des scènes qui confrontent ceux des deux cousines. Tandis qu'elles sont venues à la plage, Michiko annonce qu'elle va rejoindre le monde du travail. Noriko, elle, repousse le moment d'entrer dans la vie active. Mais elle a revu le film qu'elle avait vu, enfant, La Strada6 : « À l'époque, je n'ai rien compris. En fait, je l'ai revu l'autre jour et je l'ai adoré. Une vie sans être émue par ce film ne vaut pas la peine d'être vécue. » Cette seconde vision l'a touchée, quelque chose qu'elle ne peut nommer fait sens pourtant, s'approfondit et est rapporté au sens à donner à sa vie. Et Michiko de lancer : « Si ça se trouve, c'est ce que représente le thé pour toi ! » Au bout de deux ans, Noriko a décroché péniblement son diplôme de thé et un petit boulot dans l'édition. Michiko, elle, a intégré comme prévu une société d'import-export. Mais, plus tard, elle annoncera à Noriko qu'elle va démissionner. Sans perspective d'évolution, ni vocation particulière, elle a accepté un mariage arrangé. Noriko, trois ans après avoir quitté la fac, travaille comme pigiste. Elle a l'impression de « [s]e laisser porter » alors que Michiko avance dans sa vie en épousant un médecin de sa ville natale. Noriko décide de passer le concours d'éditeur, échoue et ne trouve pas de travail. Elle finit pourtant par devenir une « auteure indépendante ». Elle devait épouser son petit ami mais, deux mois avant la cérémonie, elle a appris qu'il l'avait trompée. Michiko a maintenant trente ans. Elle fréquente toujours les cours de la cérémonie du thé mais elle conserve une certaine maladresse et commet encore des erreurs comme de prendre le socle en bambou quand il faut utiliser celui en céramique, ou disposer le bol au milieu alors qu'il doit l'être à une distance de deux tiers du tatami. Elle se fait même reprendre par Madame Takeda : « Ça fait un moment que je me le dis mais, quand tu prends la louche, ta main est assez grossière. Essaie de la tenir plus délicatement. Tu es là depuis plus de dix ans. Il est temps que tu y mettes du tien. » « Grossière » ? Le mot l'a blessée. Ici non plus, pense-t-elle, elle n'a pas sa place.

La grâce du moment présent

Elle continue cependant à se rendre à la maison de thé. Un peu plus d'un an après la rupture, elle est retombée amoureuse, ce qu'elle n'aurait jamais cru possible, et s'est installée pour vivre seule mais à trente minutes en train de chez ses parents, chez qui il lui arrive de passer. Un jour, elle reçoit un appel de son père qui propose de passer la voir, mais elle a un rendez-vous et refuse. Peu de temps après, sa mère lui apprend qu'il a été hospitalisé. Sa mort rappelle que les événements de la vie surviennent brutalement sans qu'on puisse jamais s'y préparer. L'ordinaire s'en trouve alors transfiguré puisqu'il donne à chaque journée son prix. Comme le rappelle Madame Takeda : « Chaque moment autour du thé est unique et il faut chérir ces moments en leur apportant tout le soin nécessaire. Même si on sert le thé aux mêmes personnes, car une même journée ne revient jamais deux fois […]. Préparez le thé comme si c'était la seule et unique fois de votre vie. » Une dernière référence à La Strada, dont le titre veut dire justement « la route », vient encore éclairer son propre itinéraire et sa compréhension de la vie. Le spectateur qui connaît le film n'a pas oublié dans la scène finale le désarroi de Zampano (Anthony Quinn) lorsqu'il comprend son attachement à Gelsomina (Giulietta Masina) et se jette sur le sable où viennent rouler les vagues. « Notre monde est fait de choses faciles à comprendre, qui n'ont pas besoin qu'on s'y attarde, et de choses plus difficiles, qui ne se révèlent à nous que dans la patience et dans la durée », comme le mystère de la disparition des êtres aimés. Alors qu'elle écoute le bruit de la pluie, celui d'une eau ruisselante convoque le souvenir du père, debout dans les vagues de la mer. Sur la plage, Noriko se tient face à lui, en pleurs, et lui crie : « Merci pour tout ! » Détresse et gratitude se mêlent. Le plan s'achève sur les nervures fines d'une feuille d'un vert éclatant jusqu'à ne plus voir que des gouttes, des cellules, la vie elle-même, sous la neige.

En manière d'épilogue

Sans céder au happy end, ni à la mélancolie, le film ne se conclut pas vraiment, assumant sa tonalité mineure. Des années plus tard, Noriko, qui n'a jamais manqué ses rendez-vous, retrouve Maître Takeda qui accueille une nouvelle fois dans le salon du petit froid ses élèves pour la première bouilloire de l'année. Elle leur livre alors cet enseignement : « Le bonheur : ne serait-ce pas précisément de pouvoir refaire inlassablement les mêmes choses ? » L'invitation de Maître Takeda qui lui est faite d'enseigner à son tour l'art du thé donne à la répétition valeur de transmission.

 

Notes :

1 D'après www.cnrtl.fr/definition/répétition
2 N. Morishita, La cérémonie du thé ou comment j'ai appris à vivre le moment présent, Marabout, 2019.
3 Clarisse Fabre, « “Dans un jardin qu'on dirait éternel” : vivre sa vie comme une cérémonie de thé » (critique du film), Le Monde, 26 août 2020.
4 www.biennale-autun.com/les-plasticiens/surabhi-saraf
5 La Croix L'Hebdo, n° 42052, 3-4 juillet 2021, p. 38.
6 Federico Fellini, La Strada, 1954.