Quant à moi, Grégoire, à moitié mort et amputé d'une moitié, arraché à cette grande union et traînant une vie douloureuse dont la course est brisée, comme il est naturel après une telle séparation, je ne sais où j'aboutirai, privé de la direction d'un homme dont je reçois encore maintenant avertissements et corrections dans des visions nocturnes quand il m'arrive de m'écarter du devoir » 1. Ainsi s'exprime Grégoire de Nazianze vers la fin de l'Eloge funèbre qu'il prononça en 382, trois ans après la mort de Basile de Césarée. L'amitié entre Basile et Grégoire est si fameuse qu'on les fête ensemble, le 2 janvier. Elle ne fut pourtant pas sans orages, au point que des historiens ont pu la mettre en doute 2. Il semble indispensable, pour avoir une vue plus exacte de leurs relations, de remonter aux sources. Or là apparaît toute l'étrangeté de cette amitié : sur les rapports entre les deux hommes, nous conservons, de la main de Grégoire, deux poèmes autobiographiques et de quatorze lettres à Basile, et, de la main de Basile, six lettres à Grégoire. La dissymétrie est d'abord dans les sources, et il faut garder cela présent à l'esprit. Ce n'est pas parce que Grégoire s'exprime davantage qu'il nous faut accuser Basile de sécheresse de coeur. Mais il faut aller plus loin : cette dissymétrie des sources exprime peut-être une autre dissymétrie, celle qui existe entre une amitié humaine, certes la plus délicate qui soit, et une amitié spirituelle, toute orientée vers le service de Dieu.
 

Naissance d'une amitié


Basile et Grégoire sont compatriotes : tous deux natifs de Cappadoce, ils fréquentent le grammatikos 3 de Césarée, mais c'est à Athènes que leur amitié s'épanouira. Grégoire est arrivé le premier, en 350, dans la cité prestigieuse qui attire les étudiants de tout le pourtour de la Méditerranée. Au courant des coutumes estudiantines (il les a sans doute subies lui-même), il fait en sorte d'éviter à Basile le « bizutage » traditionnel 4... Animés par une passion commune pour les lettres et la philosophie, les deux Cappadociens deviennent vite inséparables, d'autant plus qu'ils se sont découvert un autre point commun, qui les distingue de la masse des autres étudiants : la foi au Christ Grégoire décrit avec ferveur cette période athénienne dont il gardera toute sa vie la nostalgie. Ainsi écrit-il vingt ans plus tard, alors que les nuages s'amoncellent dans le ciel de leurs relations :

« Avec lui je partageais études, logement et réflexions. Et si un peu d'emphase m'est permis, nous formions un couple qui ne passait pas inaperçu en Grèce Tout était commun entre nous, nous n'avions qu'une âme qui liait nos deux corps séparés. Ce qui nous avait particulièrement réunis, c'était ceci : Dieu et le désir des biens supérieurs. En effet, dès que nous parvînmes à être assez hardis pour exprim...
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