En Charles de Foucauld et Thérèse de Lisieux, le père Yves Congar voyait volontiers deux figures phares de la spiritualité au XXsiècle, précurseurs des grandes intuitions de Vatican II. Le centenaire de la mort du premier et la proximité de sa canonisation à l’automne 2016 le remettent en avant, suscitant de nouveaux regards et une meilleure appréciation de son message. Dans le sillage de sa disparition, beaucoup en effet se sont réclamés du père de Foucauld, quitte à favoriser des approches très différentes du personnage et à choisir des options ecclésiales non moins contrastées.

C’est sa quête de radicalité qui fascine François Sureau dans l’essai Je ne pense plus voyager. Dans son Inigo, le romancier livrait un portrait sensible d’Ignace de Loyola, vu lors de la bataille de Pampelune : ici, c’est Foucauld, un autre militaire qui n’a en rien lui aussi la vocation des armes et va choisir un chemin tout autre. À partir de la mort tragique de ce dernier, Sureau remonte la piste, interroge l’ordinaire des archives pour mieux comprendre celui qui va se faire explorateur, sera attiré par la vie monastique avant d’être ordonné prêtre diocésain, puis de s’installer au désert. Dénuement et solitude qui vont finalement le renvoyer aux hommes: « Le Sahara est une cellule aux dimensions d’un pays, au moins dans le désert. À l’Assekrem, Foucauld a fait cette expérience. Puis il est revenu plus près des hommes. Personne, sauf un saint peut-être, ne peut comprendre la phrase selon laquelle les hommes sont créés à l’image de Dieu. »

Regard tout à la fois littéraire et personnel, le livre de Sureau cherche donc à percevoir de l’intérieur cet itinéraire complexe, où la quête de radicalité semble peu à peu s’adoucir, où le dépouillement semble libérer Charles d’une forme d’angoisse et l’invite à se recentrer sur l’Évangile, l’eucharistie et l’amitié fraternelle. « Quand on peut souffrir et aimer, écrit Foucauld, on peut le plus que l’on puisse dans le monde : on sent qu’on souffre, on ne sent pas toujours qu’on aime et c’est une grande souffrance de plus ! Mais on sait qu’on voudrait aimer et, vouloir aimer, c’est aimer. »

Mais, au terme de sa vie, que cherchait exactement Charles de Foucauld ? Comment sa postérité spirituelle a-t-elle voulu s’inspirer de son message, voire le traduire ou le réinterpréter ? C’est là que se situe un conflit de fond entre deux approches, que distingue bien la dernière somme de Jean-François Six Foucauld après Foucauld, tout autant étude historique que livre de combat contre ceux dont il pense qu’ils ont trahi ce message.

D’un côté, ceux qui, à l’instar de René Voillaume et la petite sœur Madeleine, à l’origine des Petits Frères et Petites Sœurs de Jésus, voudront se référer au Foucauld « monastique » qui, dans sa Règle écrite en 1899, entend créer une communauté religieuse inspirée du modèle cartusien et vivant la vie cachée de Nazareth. Ce courant viendra d’ailleurs largement nourrir l’élan missionnaire vécu en France au XXsiècle à travers nombre d’initiatives, allant jusqu’à prôner un enfouissement au creux des réalités humaines, cette existence au cœur des masses selon l’expression de l’ouvrage de Voillaume. D’un autre, à l’opposé, ceux qui, comme Jean-François Six, estiment que le message ultime et authentique de Foucauld, légué par son grand ami l’orientaliste Louis Massignon, était, selon le Directoire de 1909, la création d’une union, d’une sodalité de prêtres et de laïcs dispersés dans le monde et vivant de l’Évangile, hors de toute vie religieuse classique.

Dénonçant sans relâche les clichés qui enferment Charles de Foucauld depuis le film L’appel du silence et la première biographie de René Bazin, marquée par un catholicisme conservateur, Six le perçoit avant tout comme un « missionnaire isolé », un « défricheur évangélique » : en aucune façon, il ne convient de présenter celui-ci comme « l’ermite du Hoggar », ni comme le héraut d’un enfouissement dont il ne parle jamais. En constante évolution spirituelle durant sa vie, il sera l’objet après sa mort des perceptions les plus diverses, voire les plus fantaisistes : colonialiste ou moine, agent des Renseignements ou apôtre des droits de l’homme, partisan de l’indépendance et de la non-violence. À chacun son Foucauld donc, selon les époques et l’air du temps ! Paradoxalement, des personnalités aussi diverses que Madeleine Delbrêl, Mgr Guy-Marie Riobé ou le très traditionaliste abbé Georges de Nantes se réclameront de lui, pour le meilleur ou pour le pire…

Comment ne pas mesurer ici l’indéniable actualité de Foucauld ? Il invite à réfléchir à l’annonce de la foi, à la mission dans un univers tout autre que celui du christianisme et marqué par l’islam. Il convie également au discernement face à l’héritage spirituel des grands témoins qui nous marquent, pensons à Mère Teresa ou aux moines de Tibhirine : est-il possible d’en tirer des leçons, sans verser pour autant dans la récupération ou le culte de la personnalité ?