La colère est une émotion. À ce titre, elle ne relève pas du vrai, ni du faux ; ni du bien, ni du mal. Elle est d'abord une présence au monde. À partir de ce constat, sont déclinées ici ses diverses facettes.

Péché pour certains, vertu pour d'autres, la colère est une réalité anthropologique qui s'inscrit dans l'opacité des relations humaines. Ce qui caractérise cette émotion réactive, mais somme toute banale, c'est que notre tradition philosophique et spirituelle a tendance à porter sur elle un jugement immédiatement moral. Elle est souvent présentée comme un trouble du jugement ou un vice aveuglant, elle incarnerait le contraire de la maîtrise de soi et de la quête de la sagesse, c'est pourquoi elle figure au nombre des péchés capitaux. Bref, elle serait un signe d'imperfection humaine.

La philosophie a toujours prétendu réguler la colère, ce qui semble raisonnable, voire la supprimer, ce qui l'est moins. Selon la tradition stoïcienne, les passions relèvent de la démesure et ne peuvent que s'opposer à la nature, il faut donc savoir contenir les mouvements de son âme, sinon celle-ci devient maladive. Ainsi Sénèque, dans le De ira, considère que la colère brouille tout jugement, qu'elle est au mieux une faiblesse, au pire une folie qui entraîne l'homme vers d'autres passions dans lesquelles il risque de se noyer, comme la peur et la tristesse. En conséquence, il prétend l'éradiquer par un acte de la volonté en supprimant la cause qui l'a provoquée. Pour Cicéron, la colère provient d'un mauvais raisonnement ; l'homme ne doit surtout pas l'affronter mais subtilement la surmonter. Aux yeux de Montaigne, il n'est « passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère » (Essais, II, 31). Et Kant dit clairement, dans son Anthropologie du point de vue pragmatique, qu'elle doit être dominée grâce à « une discipline intérieure de l'esprit ». Au total, la philosophie a tendance à considérer la colère comme un agir de nature estompant la liberté humaine, un acte amoral de survie et non pas volontaire de vie. Ou encore une tristesse de l'âme amenant un chagrin de la raison, devenue insuffisante. À la manière de l'imagination nuisant, selon le mot de Pascal, à la rationalité, on pourrait qualifier la colère de « folle du logis ».

Peut-on toutefois ramener la colère à de l'irritation ou de l'emportement ? Comme toute émotion, elle rappelle que le vécu est conditionné par nos échanges avec les autres, comme l'a très bien vu Hume quand il fait de la socialité un fait de nature. Rappelons qu'une émotion commence par nous surprendre, qu'elle ne relève pas d'une quelconque décision, qu'elle est irréfléchie mais aussi qu'elle saisit ensemble l'esprit et le corps. Elle s'éprouve en nous donnant accès au monde, elle est donc intentionnelle. Précisons qu'en tant qu'émotion ou passion, la colère s'insère dans un modèle culturel fait de croyances, d'habitudes et de normes sociales. Ainsi le mot « colère » n'existe pas chez certains Inuits, comme s'il fallait empêcher la discorde de s'installer pour une population vivant dans des conditions climatiques et matérielles difficiles. Si l'on négligeait, donc, les émotions et les passions qui participent de notre expérience, la pensée s'exposerait à flotter dans l'abstraction et à se noyer dans un fantasme d'objectivité vaine où de purs jugements portés sur le réel risqueraient d'estomper celui-ci, plutôt que l'éclairer. Une émotion ne relève pas du vrai, ni du faux, ni du bien, ni du mal : elle est une présence au monde et incite la pensée à prendre en compte ce que nous vivons pour juger, agir ou créer. On comprendra donc que l'émotion colérique n'est pas soluble dans le moralisme qui la condamne.

Que vise donc la colère ? Y a-t-il des situations passionnelles dans lesquelles on peut considérer qu'elle est une réaction légitime, voire qu'elle est conscience d'une situation inacceptable et constitue une puissance engageant à agir ? Existe-t-il des colères justes et sans méchanceté, orientées vers une fin supérieure, faisant fi de toute rancune, sans pour autant se défendre de toute violence, comme celle de Jésus chassant à coups de fouet les marchands du Temple afin que celui-ci ne soit plus une maison de commerce et redevienne la « Maison du père » ? En ce cas, on reconnaîtra que l'on a affaire à une émotion ambivalente qui correspond à une conduite, donc à une volonté.

L'expression d'une douleur

La colère est d'abord un cri intérieur, une manière de dire, sans vraiment savoir qu'on le dit : « Je suis mal. » Il s'agit d'une réaction de défense du système nerveux reptilien qui se sent en danger. Réaction de survie sans doute très archaïque, puisqu'on la retrouve chez les animaux supérieurs dès que leur instinct vital sent une menace. Elle éclate à la suite d'un jugement négatif que nous portons sur un comportement ou une situation et prend immédiatement le dessus sur tout autre phénomène psychique, comme si rien d'autre n'avait d'importance. Elle se traduit de façon vive par diverses manifestations physiques, posturales et comportementales ayant leur origine dans le système neurovégétatif : accélération du rythme cardiaque, visage tendu, regard fixe… comme pour se préparer à un affrontement en impressionnant autrui. Tout le contraire d'une émotion comme la honte qui se manifeste, elle, par des yeux baissés et des attitudes inhibées.

Plutôt qu'un aveuglement ou une faiblesse de caractère, ainsi qu'on la qualifie souvent, la colère est fondamentalement une douleur soudaine et intense, une tension à la fois physique et morale que chacun perçoit selon sa sensibilité et les mouvements mystérieux qui travaillent l'être, en l'occurrence l'envie d'agir. Cette douleur résulte d'une blessure narcissique qui fait suite à une humiliation ou à une injustice provenant d'un défaut de reconnaissance : soit qu'autrui ou quelque chose résiste à notre désir, soit que notre honneur, notre dignité ou notre fierté sont bafoués. La colère exprime la volonté de s'opposer à l'offenseur, de le décourager dans ses intentions, voire de répliquer. Elle fonctionne donc à l'agressivité en sorte que, selon la charge émotive en jeu, elle peut basculer dans l'injuste et l'excès, c'est-à-dire dans la violence psychique ou physique. En ce cas, on dira que la colère nous dépasse. On se gardera toutefois de confondre absolument colère et violence car, la plupart du temps, une déception qui suscite la colère ne sombre pas, fort heureusement, dans le passage à l'acte violent, l'essentiel étant de laisser paraître de l'agressivité pour éviter, précisément, d'en arriver à la violence. La colère demeure une manière de rester en relation avec autrui dans l'attente d'une réponse, tandis qu'une émotion proche comme le mépris – lequel peut être considéré comme une réplique muette, et d'autant plus vive, à la colère – creuse une distance entre les protagonistes. La colère dans son lien attristé à autrui est, certes, un comportement de rupture, mais elle ne rejette pas l'autre, à moins qu'elle ne sombre dans la fureur. On en conclura que la colère est d'abord un état physique qui se manifeste à la manière d'un acte de langage engageant et expressif disant l'intensité du refus de ce qui arrive et lance à celui qui bafoue notre dignité : « Reconnais-moi, respecte-moi. » Au total, la colère est susceptible de s'étourdir elle-même mais nul doute qu'elle met l'individu à la fois hors de soi et face à soi.

Fonctionnement de la colère

On peut, bien sûr, blâmer les aveuglements colériques du Narcisse contemporain qui n'a pas obtenu ce qu'il estime lui revenir de droit ou de dû parce qu'il « le vaut bien », selon la célèbre formule consumériste d'un grand groupe de cosmétiques. Ces colères – que, selon les circonstances, on peut qualifier d'humeurs – sont l'illustration de la tristesse spinoziste quand la puissance d'agir est entièrement tournée vers l'excès et se prévaut de manière complaisante d'un état de frustration qu'elle ne saurait en aucun cas tolérer. Il n'en va pas de même de l'homme qui défend son honneur après avoir subi une agression, a été l'objet d'insultes ou qui estime ne pas avoir été traité avec équité : celui-ci refuse non pas d'être privé d'une chose matérielle ou d'un bienfait mais de subir une menace à l'endroit de son intégrité physique ou psychique ; il exprime ainsi une colère à laquelle on peut trouver de la légitimité. En termes rousseauistes, on parlera d'amour de soi, c'est-à-dire de conservation de l'existence ; en termes sartriens, de refus de vivre dans l'enfer du regard des autres, et d'acte de liberté. On y verra une émotion devenue passion assimilable à une volonté. En ce sens, la colère est le contraire de la lâcheté, elle est affirmation, voire désir de réparation de soi afin de contrecarrer tout sentiment d'impuissance en face du mal subi.

Bien qu'elle soit souvent condamnable, la colère n'est pas nécessairement l'émanation d'un moi haineux. En certaines circonstances, il s'agit bien d'une réaction saine, signe de puissance du sujet. En ces circonstances, il convient d'adopter un point de vue antispinoziste : il est des colères qui ne sont point tristesse mais puissance d'agir, qui participent au mouvement de la vie ; elles libèrent le conatus de l'intérieur plutôt qu'elles ne l'entravent par une action extérieure.

À la colère, on oppose psychologiquement le calme ou, moralement, la lucidité. Au risque de l'indifférence ! En fait, du point de vue de la sensibilité, l'opposé de la colère est la honte. Comme la colère, la honte est suscitée par une forme de mépris qu'un individu essuie des autres. Cette dernière se laisse aller à la désapprobation de soi et à la défaite narcissique alors que la colère est une réaction de sauvegarde du moi. La colère veut défendre la dignité du sujet, la honte lui donne l'impression d'être indigne : la première a quelque chose d'enthousiasmant, la seconde quelque chose d'inhibant.

Le rôle de la peur et de la haine

La colère n'est donc pas toujours assimilable à un affect déraisonnable non plus qu'à une passion triste, alors que l'indifférence et l'amertume le seraient. Autrement dit, tout se passe comme si la douleur qui la fonde refusait de devenir souffrance en sorte que l'être continue à se sentir vivant car, tout en manifestant l'obscure clarté de ses jugements, elle l'exhorte à agir sur le monde. C'est là une façon de distinguer les saines colères des autres. Plusieurs questions se posent alors à propos des effets de la colère, de ses rapports avec d'autres émotions ou passions et, finalement, de sa relation avec la morale.

Y a-t-il cependant des situations où la douleur se projette hors de soi et cherche à faire du mal, en transformant toute colère, même justifiée, en rage ? Sans doute quand la souffrance se gonfle de mépris, que la haine s'en mêle dans un débordement de l'ego associé au plaisir d'humilier. Selon certains philosophes, tel Spinoza, la colère est une haine qui pousse à faire du mal. Pour d'autres, comme Alain, la colère vient de la peur et peut ensuite voir fleurir la haine. Précisons que, selon ce dernier, la peur est l'émotion première dont toutes les autres découlent car elle est la modalité la plus vive de la surprise dans la mesure, ajouterai-je, où elle nous prend de court, laissant se profiler un possible danger. La peur nous dépossède de nous-mêmes, nous emporte dans ses rets sans doute plus vivement encore que la colère. Pensons à la peur de ne pas être aimé issue de traumatismes infantiles ou à des peurs trouvant leur origine dans des déterminismes sociaux. Il y a aussi des colères qui s'alimentent à l'envie. Qu'est-ce qu'envier sinon souffrir, jusqu'à en être tourmenté, des réussites ou des bonnes fortunes d'autrui que l'on imaginerait faire nôtres. Force est de constater que la colère est prise dans un continuum émotionnel.

Quant à la haine, expression originaire, selon Freud, de l'agressivité humaine puisque le petit homme saisit naturellement le monde comme une menace et que, devenu adulte, il considère souvent autrui comme un double menaçant, elle fait sans nul doute l'objet d'un refoulement moral plus grand encore que la colère. Elle a en commun avec celle-ci de trouver ses motifs dans une humiliation, ou plus généralement dans un mal subi et injustifié, de renvoyer, par là, à une fragilité de l'être, enfin de se prévaloir d'un dégoût. Sans doute la colère revêt-elle toujours d'un peu de haine l'être qui l'a provoquée mais, lorsque celle-ci surgit, elle a surtout pour fonction d'inscrire l'affect colérique dans une durée, en en faisant un sentiment obsessionnel de nuire de par l'impossibilité de s'identifier un tant soit peu à l'autre. La haine orchestre alors la colère et, par contrecoup, celle-ci lui donne tout son retentissement. Puis l'énergie psychique de celle-là vient la relancer, l'agressivité émotive devient méchanceté délibérée, envie de détruire ; et l'émotion, passagère, une passion durable, voire sans limite.

Sous l'influence de la haine, la colère n'est plus douleur mais fureur échappant à ses causes, propice aux débordements violents qui peuvent s'incarner dans des formes extrêmes de rejet et d'hostilité, comme la xénophobie ou le racisme. C'est ce type de colère dans laquelle la haine, irrationnelle, empêche tout recours à un quelconque jugement que combat ouvertement Sénèque dans son De ira, n'y voyant que vice et enchaînement de violence furieuse. C'est dans cette colère haineuse qui annule toute volonté libre et porte en elle le refus de l'existence de l'autre que réside la cause de tous les fanatismes.

En définitive, il n'y a pas de nature immuable de la colère qui permettrait de relier explicitement les caractères d'une offense à la réaction émotive, car celle-ci est souvent associée à d'autres émotions. Des causes semblables peuvent produire des colères différentes, selon les individus et les circonstances. Cependant, il y a des degrés de colère qu'il convient de mettre au jour.

Irritation, indignation, fureur

L'irritation est le premier degré de cette mécanique émotive qu'est la colère. Il s'agit en premier lieu d'une réaction d'agacement ou d'impatience surgie lors des vicissitudes de la vie quotidienne. On s'impatiente dans les transports en commun lorsque le passager devant nous obstrue le couloir et nous empêche d'aller nous asseoir, on s'agace lorsqu'il écoute de la musique sur son téléphone portable sans se rendre compte que les autres en profitent à leur corps défendant. On s'irrite dans les lieux publics contre ces consommateurs installés aux terrasses des cafés qui vous crachent leur fumée de cigarette à la figure ou encore contre les gens qui resquillent dans les files d'attente des cinémas ou des musées. On s'irrite aussi contre celui qui nous renvoie nos quatre vérités, d'autant plus que ce que l'on n'a pas envie d'entendre est peut-être vrai. Il est des relations avec les autres qui deviennent vite agaçantes : quand l'un m'assujettit à être un passager qui doit prendre patience pour aller s'asseoir dans l'autobus, qu'un autre me transforme en fumeur passif ou qu'un autre encore me fait craindre que mes vérités ne soient pas les bonnes et qu'il vaudrait mieux me rendre à ses raisons.

L'irritation espère que les autres vont changer d'attitude, elle est donc dirigée vers leur comportement plus que vers leur personne. C'est la forme de colère qui se peut le mieux surmonter, à la condition d'arriver à dominer le sentiment d'impuissance qui l'a suscitée. L'irritation rappelle que « l'enfer, c'est les autres ». On comprend dès lors qu'elle peut amener une autre émotion : la déception inquiète due à une tension intérieure, comme prélude à la douleur colérique, qui provoque non plus de simples contrariétés passagères mais en arrive à un état d'énervement, visible par la modification des traits du visage qui se crispent, jusqu'à ne plus vouloir considérer autrui. Le danger est alors de se laisser aller à l'irritation, d'y adhérer en imaginant que les autres agissent avec une intention malveillante et de les considérer avec hostilité et mépris.

La colère se décline aussi en indignation. Celle-ci ne consiste pas en une défense de son intégrité à la suite d'un mal subi mais se soutient d'une valeur morale : elle est une réaction à l'injustice ou au déni de dignité, généralement vécu non par soi mais par les autres. Il s'agit donc d'une émotion mêlée tout à la fois de sentiment et de raison, ce qui en ferait de prime abord une colère mesurée et rationnelle, une expression acceptable d'irascibilité. Cette émotion est à l'origine d'engagements divers dans l'espace public ; elle résonne telle une colère glorieuse. Ce serait celle de Jésus chassant les marchands du Temple ou des intellectuels en lutte contre toutes sortes d'injustices. L'indignation repose donc sur une association d'affects qui voit l'écœurement moral face à une situation où la dignité humaine serait bafouée voisiner avec la compassion pour la victime. Soit un modèle d'émotion noble et vertueuse, tournée vers autrui et touchant au sentiment d'humanité. Tout cela implique que l'indignation n'est pas un cri mais un discours, souvent très élaboré autour de valeurs à défendre.

Auréolée d'une telle réputation altruiste aussi bien que loquace, l'indignation tourne souvent en posture, comme s'il s'agissait d'une prescription morale. On se repaît d'être dégoûté jusqu'à en être satisfait comme en témoignent, par exemple, bien des attitudes de leaders populistes de droite comme de gauche qui semblent prôner la solidarité entre les hommes mais cultivent, en fait, les dissensions revanchardes. L'indignation a besoin de spectateurs pour s'épanouir : elle permet à l'indigné de s'identifier pleinement à l'image qu'il veut donner de lui-même.

Entraîné par sa dynamique morale, forcément morale, qui établit une frontière sans nuance entre le bien et le mal, l'individu indigné se complaît souvent dans des principes. Il ressasse une colère passionnelle sous le couvert d'un sentiment altruiste, si bien que celle-ci risque de devenir rageuse à force de se sentir autorisée par une suprématie morale. À titre d'exemple, on peut citer les indignations du « politiquement correct » qui judiciarisent la parole dans l'espace public lorsqu'il est, peu ou prou, question des identités ethnique, sociale ou sexuelle, et pénalisent la liberté d'expression dès lors qu'elle s'éloigne de la novlangue et des opinions univoques en la matière. En fait, la véritable indignation étayée sur l'amour du prochain et tournée vers le bien est avant tout un appel à agir contre ce qu'une conscience libre juge inacceptable.

Enfin, on distingue, au plus haut degré de l'intensité colérique, la rage ou la fureur qui reposent sur le paroxysme de l'irritation et mènent au conflit déclaré contre l'autre en tant que personne. Si l'on peut considérer que l'indignation renvoie à l'égocentrisme, la rage renvoie à l'égoïsme dans son extension la plus brute, comme si le monde devait tourner autour du colérique. Précisons qu'il n'est nul besoin que l'événement déclencheur dépasse la mesure, un simple refus de priorité en voiture peut provoquer une réaction rageuse car le stimulus est interprété comme une intention malveillante par des individus qui ont « la tête près du bonnet ». Les mobiles de la colère furieuse se trouvent autant dans le stimulus que dans un accès psychique que seule une force morale saurait contenir. Colère entraînante, donc, qui met hors de soi pendant qu'autrui prend le visage de l'ennemi. C'est pourquoi la fureur marche à la haine et provoque le désir de nuire et de détruire en instaurant un régime colérique.

En règle générale, il ne s'agit pas de défendre son honneur mais d'exercer une haine qui sait ce qu'elle veut. C'est la « sainte colère » égarée de Moïse, dans le livre de l'Exode, qui, lors de la descente du Sinaï, fait passer au fil de l'épée trois mille adorateurs du Veau d'or en dépit du fait que Dieu a pardonné aux idolâtres. C'est la colère d'Ajax, dans l'Iliade, furieux contre Ulysse à qui on a attribué les armes d'Achille après la mort de celui-ci : mû par un désir de vengeance, il massacre un troupeau de moutons que, dans sa fureur, il a confondu avec une assemblée des siens. C'est la colère de la foule mobilisée par ses affects toute prête à se déchaîner, c'est la colère des braves gens contre tous ceux qui ont mauvaise réputation et « suivent une autre route qu'eux ». C'est cette colère contre laquelle il faut lutter car elle emporte corps et âme celui qui la ressent.

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Aujourd'hui que la colère est omniprésente et qu'elle travaille les rapports humains individuels aussi bien que collectifs, n'oublions pas que, si elle est bien souvent condamnable, elle n'est pas nécessairement l'émanation d'un moi haineux. Il convient avant tout d'en dégager les motifs et les fins tant elle engage l'être et exhorte, pour le meilleur ou pour le pire, sa puissance d'agir. Et rappelons la célèbre parole de Paul aux Éphésiens recommandant de faire bon usage de cette émotion : « Si vous vous mettez en colère, ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Ep 4,26).