Jean-Claude Pirotte est romancier, poète, peintre. Il a été avocat. Il est né en Belgique. « Pour comprendre mon univers, a-t-il dit, il faut me voir dans un paysage. » Ce paysage s’étend entre l’Ardenne et la Hollande. Avec Absent de Bagdad (La Table Ronde, 2006) s’ouvre dans son oeuvre un autre lieu — géographique, mais peut-être aussi spirituel. Bagdad est à ce récit — ce monologue — ce qu’est Amsterdam pour La chute de Camus. 
 
Le livre s’ouvre par une image que tous nous avons vue et qui nous hante. Dans le couloir d’une prison, un prisonnier nu est mené en laisse par une femme soldat. La photo n’avait pas montré que le sol où se traîne l’homme sur les mains et les genoux est semé de tessons de bouteille. Nous le savons parce que cet homme, soudain, nous l’entendons. Cet homme n’est plus une image, il est quelqu’un qui souffre hu­miliation et douleur. Par la voix que prête un écrivain à un supplicié, par la force d’une parole fictive, l’anesthésie et le mensonge des informations cessent.
Tout donne le sentiment d’une déten­tion vécue, d’un tourment réellement éprouvé : le contact d’une cagoule sur le visage, la forme particulière d’une cellule séparée en deux par une cloison grillagée, et, auprès du prisonnier, l’in­troduction d’un faux supplicié, musul­man très pieux, trop pieux, « mouton » mis là pour que le premier incarcéré parle, dénonce, avoue. Et ce n’est pas le moins admirable dans Absent de Bagdad que cette véracité d’identification de l’auteur, d’un Occidental, avec cet autre lui-même dont il se fait le témoin. Mais il ne s’agit pas de réalisme. Il s’agit de la vérité, poignante ; il s’agit de notre humanité.

La voix que nous entendons

La voix que nous entendons est la voix intime de cet homme, sa pensée. Il ne parlera pas. Ses geôliers ignorent qu’il connaît leur langue, leur argot, et qu’il les comprendrait s’ils parlaient arabe ou turc, kurde, français. Ce musulman — à quel point l’est-il ? ses frères en religion l’appellent « Müslüm » —, cet homme qui cite le Coran cite aussi Tocqueville, Montaigne, ou l’écrivain préféré de son « vieux maître », Bernanos. Il s’est ins­truit à travers le monde, il a vécu en Europe, y fut emprisonné. Nous ne saurons pas ce qui l’a conduit dans cet Abou Ghraib, de quoi on l’accuse, de quoi il serait coupable. Il a pris parti contre l’envahisseur, il a résisté, il n’a pas toujours récusé la violence et la guerre. Nous savons aussi qu’il connut dans sa jeunesse avec les bergers nomades sur les hauts plateaux de grandes solitudes étoilées.
Musulman — mais que croit-il ? Croit-il en Dieu ? ce dieu lointain — « ce dieu silencieux et indifférent qui m’ob­sède ». Il cite Ibn ‘Arabî, nous pensons à Hallaj, que les Croyants ont crucifié, hérétique, blasphémateur, et nous pen­sons au Christ, au Christ aux outra­ges, à la Passion, au Christ en croix. C’est à...
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