Les Presses de Taizé, 2020, 220 p., 19 €.

Rassemblant des textes écrits au long de ces dix dernières années, ce nouveau livre de frère Émile n'en possède pas moins une forte unité et vient précisément répondre à nos attentes aujourd'hui, à celles d'un monde plongé dans les crises, obnubilé par le spectre de sa propre fin et ne sachant plus où trouver les ressources pour commencer, recommencer.

La première ressource envisagée est celle de l'eucharistie, telle que la vivaient les premiers chrétiens en particulier. L'auteur rappelle que l'offrande du pain et du vin témoigne d'abord de la bonté reconnue à la création orientée vers la résurrection. Il insiste également sur la dimension communautaire de cette humanité en voie de transformation. Le « sacrifice qui plaît à Dieu », c'est l'assemblée comme lieu d'amour et de pardon.

De belles pages évoquent ensuite le bouleversement dans notre image de Dieu qui conditionne une adoration « en esprit et en vérité » : le Dieu qui se révèle aux mages, à la Samaritaine et à Thomas est un Dieu démuni qui s'expose, avoue qu'il a soif de notre demande. En même temps que notre regard sur lui change, le Dieu de Jésus Christ nous incite à porter aussi sur l'autre un regard nouveau, un « regard qui guérit », tel celui de Jésus montrant à Simon l'amour de la femme « pécheresse » (Lc 7,36-50), ou celui de Sonia accompagnant Raskolnikov au bagne dans Crime et châtiment de Fiodor Dostoïevski (1866).

Ces études débouchent naturellement sur une méditation concernant le pardon comme « acte d'amour créateur ». Jésus « creuse la loi vers son origine », nous invitant à nous hisser au niveau de la paternité de Dieu qui ne désavoue aucune de ses créatures. Le Royaume peut alors entrer dans le quotidien, pour peu que nous mettions en œuvre notre imagination, « créatrice du possible ».

Un autre chapitre évoque l'invention des fameux « chants de Taizé » et leur « répétition pacifiante ». Ils « donnent un langage à une bonté libérée », aident à éprouver corporellement l'émergence d'un sens.

Les textes suivants ont été écrits à Saint-Louis aux États-Unis, dans une région marquée par les violences raciales. Frère Émile dénonce, aux sources du racisme, une idolâtrie visant à conférer à un groupe particulier une « immortalité symbolique » et à rabaisser l'autre dont on a peur. Elle s'appuie sur un « darwinisme social » et sur un fatalisme qui prend son parti des inégalités et des divisions. Contre cette soumission aux lois d'un prétendu « gène égoïste », l'auteur affirme le pouvoir de la liberté, qui est celui de commencer du neuf (Hannah Arendt). La foi, dit-il, augmente le possible. Rejoignant la pensée de Paul Ricœur, frère Émile fait fond sur « l'homme capable ». Pour comprendre, il faut espérer (Marguerite Léna).

La fin de l'ouvrage fait puiser cet élan dans les intuitions de Vatican II. Le Concile, fort d'une conscience historique du développement de l'Église et du monde, a voulu assumer une responsabilité à l'égard de l'avenir. Il a aussi accepté de se laisser enseigner par l'événement et une sensibilité nouvelle, en gardant confiance dans « la force assimilatrice de la foi ». Enfin, l'œcuménisme a été vu comme la chance d'une découverte plus large du Christ si l'on met en commun les dons reçus par les différentes Églises.

Il faut souligner la grande richesse de ce livre en même temps que son actualité. Théologiens (Henri de Lubac, Yves Congar, France Quéré), philosophes (Hannah Arendt, Paul Ricœur), romanciers (Fiodor Dostoïevski, Marilynne Robinson), poètes (Gerard Manley Hopkins, Rainer Maria Rilke, Charles Péguy) nourrissent constamment une pensée qui pratique l'ouverture autant qu'elle la recommande. Elle nous propose, en ces temps où l'on parle beaucoup de « collapsologie », de retrouver le sens de la résurrection pour un monde commençant.