La notion de bienveillance était déjà attestée dans l’Antiquité grecque ; ainsi Eschyle avait-il écrit, au Ve siècle avant J.-C., une tragédie intitulée Les Euménides, où l’on voyait des divinités renoncer à leur colère pour assurer le bonheur des Athéniens ; et un siècle plus tard, Aristote avait consacré toute une analyse au sentiment de « bienveillance » (eunoia).
Le Nouveau Testament, quant à lui, n’utilise que deux fois ce dernier mot ou le verbe de même racine : Jésus demande que l’on se mette vite « dans de bonnes dispositions » avec son adversaire (Mt 5, 25), et Paul invite à servir le Seigneur « avec bienveillance » (Ep 6, 7). Mais le mot « eudokia », qui peut aussi se traduire par « bienveillance », est employé à plusieurs reprises ; ainsi lorsque Jésus dit à son Père : « c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance » (Lc 10, 21), ou lorsque Paul évoque le dessein bienveillant de Dieu (Ep 1, 5 ; Ph 2, 13). De plus, il faut prendre en considération d’autres textes qui transmettent une idée assez proche ; « ne pas juger pour n’être pas jugé » (Mt 7, 1) ; « regarder les autres comme plus méritants » (Rm 12, 10) ; « être accueillants les uns pour les autres » (Rm 15, 7) ; s’abstenir de « médire » de ses frères (Jc 4, 11). Surtout, l’importance centrale que le Nouveau Testament reconnaît à la « charité » (agapè) n’invite-t-elle pas d’elle-même à donner toute sa place à l’attitude de bienveillance ? Cela ne ressort-il pas, en particulier, de l’hymne célèbre à la charité qui, selon les termes de Paul, « ne s’irrite pas », « ne tient pas compte du mal » et « excuse tout » (1 Co 13, 5 et 7) ?

 

Un Dieu bienveillant


Les chrétiens des premiers siècles savaient certes reconnaître et admirer des témoignages de vertu qu’ils découvraient dans le monde gréco-romain. Ils étaient non moins conscients de l’effort entrepris par Platon, Aristote ou les Stoïciens pour fonder des valeurs telles que le désir de la concorde, la générosité ou l’amitié. Mais de telles valeurs – et la bienveillance en faisait partie – trouvaient à leurs yeux leur fondement ultime dans la révélation du Dieu de Jésus- Christ : révélation bouleversante d’un Dieu qui, créateur du monde, s’était rendu proche de l’humanité au point de devenir homme, de le libérer du péché et de lui offrir la communion à sa propre vie. Irénée de Lyon, vers la fin du IIe siècle, met en évidence la « surabondante bonté de Dieu » et l’oeuvre de son Fils qui, « à cause de son surabondant amour, s’est fait cela même que nous sommes afin de faire de nous cela même qu’il est [1] ». Vers la même époque, Clément d’Alexandrie souligne la bonté du Seigneur qui, tel un « Pédagogue », guide l’humanité sur ce même chemin de la bonté :

« En tout le Seigneur vient à notre aide, en tout i...

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